Les trésors de Madère, de quintas en levadas
PÉRÉGRINATIONS – L’archipel portugais baigne dans une étonnante quiétude. Île jardin, Madère cultive un art de vivre terrien, dans la tiédeur subtropicale. Découverte.
Madère, archipel niché au cœur de l’Atlantique, entre les Canaries et les Açores, sur la route des grands navigateurs… Christophe Collomb y a trouvé sa femme Filipa, noble portugaise de l’île de Porto Santo. L’impératrice Sissi venait y passer ses vacances ou, à tout le moins, y rétablir sa santé, et le dernier Habsbourg à régner s’y est éteint en 1922, après y avoir connu l’exil. Du passé, il reste les traces d’une architecture coloniale un brin austère, de quintas aux murs blancs et aux fenêtres étroites. Mais quel choc en découvrant ce lieu façonné par les forces telluriques autant que par l’opiniâtreté de ses habitants !
Les Madériens sont agriculteurs, terrassiers, perceurs de tunnels, empileurs de restanques. Si acharnés qu’à contempler ce qu’ils ont accompli, au pied de ces à-pics plongeant dans l’océan, on se croirait soudain au Vietnam ou en Inde, dans des rizières d’altitude. Ces forçats semblent ne jamais connaître le repos, s’échinant jusqu’au souper dans leurs plantations ou sur des chantiers de travaux publics qui ne sont visiblement pas sous-traités à une main-d’œuvre étrangère. Pourtant l’Afrique est si proche.
Piste sur pilotis
Nombre d’ouvrages de génie civil émergent aujourd’hui dans le paysage, sur ces morceaux de rochers volcaniques guettés par le tourisme de masse. Population : autour de 250.000 âmes, pour moitié concentrées dans la capitale, Funchal. Mais environ un million de visiteurs chaque année tout de même. L’argent de l’Europe a manifestement trouvé à s’employer au bénéfice d’une population qui ne roule pas sur l’or. Ces îles seraient-elles des joyaux s’apprêtant à céder aux fébriles assauts d’un monde de plus en plus peuplé qui rêve d’iode et de chlorophylle ?
Après un dernier virage serré comme un lacet de route de col, l’avion se pose sur une piste juchée sur des pilotis, semblable à un immense porte-avions de béton. Les passagers applaudissent le pilote à l’atterrissage, avec cette étrange ferveur collective qui pousse la plupart de ces anonymes à porter la même mode standardisée ou faire les mêmes photos quand ils se rendent dans des sites touristiques.
Bananes pommes
En route pour la côte sud, la plateforme aéroportuaire s’éloigne dans le rétroviseur. La mer étincelle. Le Maroc est à 700 km à vol d’oiseau, l’Amérique tout à l’ouest, aux confins de notre imaginaire. Le rythme de la grande île s’imprime doucement sous nos regards avides de découverte. Déjà, la campagne se profile dans les vastes défilés qui se succèdent le long de la voie rapide.
Nous croisons d’increvables pick-up Toyota chargés de régimes de bananes, la première denrée agricole locale. Elles ont été cueillies encore vertes. Ces grappes géantes ont été portées à dos d’homme sur les véhicules. « Elles pèsent jusqu’à 50 kilos pièce », me dit un jour, sans forfanterie, un agriculteur aux yeux pétillants, dans un anglais approximatif. Bananes classiques, légèrement courbées, ou mieux, des bananes pommes, plus courtes, plus dodues, plus pointues également et surtout plus savoureuses.
Aucun building, peu d’infrastructures portuaires
Jean-Marc Leclerc / Le Figaro
Délicate attention que ce panier des délices en cadeau d’accueil, offert par Saul, le souriant régisseur de l’habitation traditionnelle où nous posons nos valises ! Un vin rouge local divinement fruité nous est présenté dans une carafe à décanter. Et puis, dans de la vaisselle ancienne, du flanc, du pain rustique, une génoise et une marmelade bien gélifiée.
Curieusement, nos fiers Portugais de Madère n’exploitent pas vraiment leurs côtes. Aucun building façon Costa del Sol espagnole, peu d’infrastructures balnéaires, quelques bateaux de pêche, si peu. Le Madérien vit en famille dans son village parfois accroché au précipice. C’est un terrien indéniablement, plutôt affable. Les Anglais ont largement contribué à la fondation du commerce insulaire, même si les Portugais ont développé la culture sucrière notamment. Les Britanniques sont toujours présents, incontournables, mais restent discrets.
Denses GR
Jean-Marc Leclerc / Le Figaro
Sur les portes des maisons, on voit de temps en temps des noms français. Des retraités, comme il y en a beaucoup au Portugal, qui viennent profiter du calme et d’un niveau de vie nettement plus attrayant qu’en France. À condition d’aimer l’authenticité et la verdure. Les randonneurs sont ici chez eux. Le réseau des GR et sentiers est dense et parfaitement entretenu.
Des marches mémorables vous attendent à mille mètres d’altitude, au-dessus d’une mer de nuages poussée par l’effet de foehn, le long de kilomètres de levadas, ces petits canaux d’irrigation ombragés, remontés par de farouches truites arc-en-ciel. Les plus anciens ont été creusés au XVe siècle.
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Douce météo
Jean-Marc Leclerc / Le Figaro
La végétation rappelle, au sud, nos climats tempérés, et au nord, les Antilles et l’Asie luxuriante. Jamais moins de dix degrés en hiver en bord de mer. Zone océanique subtropicale, dit-on de cet endroit privilégié. Explosion d’agapanthes surtout et d’hortensias au bord des routes, d’hibiscus, de fougères arborescentes, de cactus, sans compter une profusion d’essences incroyables, de plantes mystérieuses et d’herbes aromatiques, souvent en arbre, citronnelle, origan, laurier, romarin, menthe, verveine, anis…
La cuisine n’est pas franchement gastronomique mais les produits sont d’une telle qualité que l’on se délecte de ces plats un peu roboratifs aux goûts puissants, comme savaient les mitonner nos grands-mères. La viande grillée pendra au-dessus de la table, par exemple, plantée sur un long bambou, telle une parillada argentine. Et puis, vous vous damnerez pour du chevreau, du lapin ou du porc, cuits dans une farandole de légumes et servis dans la jatte en terre tout droit sortie du four à bois.
Bolo de caco, poulpe et patate douce
Jean-Marc Leclerc / Le Figaro
Gagnés par la fièvre des agapes, vous vous jetterez sur le bolo de caco, ce pain de blé traditionnel, tendre et croustillant à la fois. Vous reprendrez bien aussi un peu de patate douce ? Le poulpe est des plus savoureux. Les saucisses multicolores chantent et suintent de plaisir sur la braise et le vino verde, léger comme une âme d’enfant, ne tourne pas la tête.
Partout sur les murs et les chemins pierreux, les petits lézards pullulent, à peine farouches, avec leur tête mobile qui vous observe sans cesse. Les chats à moitié sauvages sont souvent maigres. Les oiseaux s’égosillent sans retenue, comme les fauvettes à tête noire au registre sonore si époustouflant qu’elles peuvent reproduire certains chants d’autres petits volatiles, ou encore les martinets, espiègles rois du ciel qui ne se posent jamais.
Frangipaniers
Jean-Marc Leclerc / Le Figaro
Dans ce jardin luxuriant, entouré de forêts d’eucalyptus immenses, on s’émerveille de la beauté des tulipiers, aux bouquets rouges éclatants, des fuchsias, des dahlias, des capucines, des capillaires ou cheveux-de-vénus, aux fines feuilles de dentelle vert tendre que les anciens mangeaient en salade. Le Crocosmia ressemble à un petit glaïeul aux tons orangés. La passiflore tripartite, aux pétales rose bonbon, exhibe ses fruits de la passion, sorte de micro-bananes pendouillant aux quatre vents. Il y a aussi des frangipaniers aux fleurs suaves et parfumées comme des tiarés tahitiens.
Nous logeons à Arco de Calheta, sur la côte sud. Le bleu de la mer se confond avec celui du ciel. Hamac tendu devant la terrasse, je me balance. Tout est calme et paisible dans ce paradis, où, gagné par cette langueur, je m’imagine revenir un jour poser mes valises un peu plus longtemps. Et même, pourquoi pas, posséder quelque arpent de terre, un verger, une maison de pierre, pour couler des jours heureux, en communion avec la nature et les gens simples du pays.
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