touristes et voyageurs déconcertés par la ligne J du Transilien
REPORTAGE – Sur cet axe qui relie Paris–Saint-Lazare à Gisors en Normandie, les voyageurs naviguent entre deux régimes tarifaires. Certains se retrouvent en infraction malgré eux. Le Figaro a embarqué.
Ce mercredi matin de janvier, l’atmosphère est agitée dans le hall de la gare Paris–Saint-Lazare. Devant les bornes, les voyageurs hésitent, interrogent les agents, recommencent leurs opérations. «Pour aller à Gisors, c’est sur la borne Île-de-France Mobilités», indique un employé de la SNCF, sollicité à plusieurs reprises. Située à environ 1h15 de Paris par le rail, cette ville normande attire chaque année de nombreux Franciliens en quête de calme et de verdure, ou pour un week-end.
Parmi les voyageurs, Julien Videau, 28 ans et professeur des écoles, tente d’acheter son billet. Sac sur le dos et parapluie en main, il s’arrête devant la seule borne disponible. «J’étais assez surpris de voir qu’on ne pouvait pas réserver sur Internet», raconte-t-il. La ligne J du Transilien, exploitée par SNCF Voyageurs, dessert au total trois régions différentes, l’Île-de-France, la Normandie et les Hauts-de-France. Certaines extrémités, comme Gisors, se trouvent hors région. Le passe Navigo ne couvre pas tout le trajet, un billet supplémentaire est donc nécessaire. «Je ne pensais pas que ce serait aussi compliqué», souffle le jeune homme. Il doit régler 13,60 €.
La méthode de la «soudure»
Iman Benotmane – Le Figaro Voyage
«Nous vous rappelons qu’au-delà de cette gare, vous devez être munis d’un titre de transport adapté à la tarification régionale en vigueur», résonne la voix de la SNCF en gare de Chars, dernière étape située en Île-de-France. Plusieurs passagers se lèvent, rassemblent leurs sacs et se préparent à descendre . A partir d’ici, le passe Navigo ne couvre plus le trajet. Abdel, 58 ans, technicien d’assainissement, connaît l’annonce par cœur. Il est monté dans le Transilien à Pontoise pour rejoindre la Normandie, où il a déménagé. «Je prends normalement la voiture, mais elle est en panne», explique-t-il, visiblement frustré, le train étant à l’arrêt depuis plus d’une dizaine de minutes. «Je n’ai acheté aucun billet», avoue-t-il. Pour lui, difficile de se procurer son ticket Paris–Gisors en gare de Saint‑Lazare ou de Chars, où sont installées les bornes…
Abdel se souvient des années 2018 et 2019, lorsqu’il effectuait quotidiennement l’aller-retour pour son travail à Maisons‑Alfort (Val-de-Marne). Pour rester en règle, il se procurait un ticket Chars–Gisors à Saint‑Lazare, en plus de son abonnement habituel. «Je devais descendre à Chars pour le composter, puis remonter. J’ai déjà raté le train et attendu deux heures le suivant», raconte-t-il. Cette méthode, appelée « soudure », consiste à combiner deux titres pour couvrir l’ensemble du trajet. «Il fallait choisir le bon wagon au milieu pour ne pas perdre de temps», ajoute-t-il, avant de confier qu’il a fini par abandonner cette pratique.
Les sanctions se sont accumulées pendant près d’un an. «Au total, j’ai déjà pris plus de 800 € d’amendes», confie Abdel, soit plus de seize contraventions. Contester n’était pas une option : «J’acceptais les amendes, je sortais ma carte et je payais». Pour les usagers réguliers, être en règle représente un coût supplémentaire : un abonnement travail entre Gisors et Chars (52,60 €), souvent complété par un Navigo 5 zones (90,80 € depuis cette année), porte le budget mensuel à plus de 140 €. Malgré ces contraintes, il garde une note positive. «Le cadre est agréable, c’est une bouffée d’oxygène. Le seul problème de Gisors, ce sont les transports».
«Il faudrait que la tarification soit équitable»
Iman Benotmane – Le Figaro Voyage
Une fois à Gisors, quelques voyageurs s’affairent devant la seule borne permettant d’obtenir un billet retour pour Paris. Ce jour-là, le paiement mobile ne fonctionne pas. Une jeune femme, au téléphone, soupire : «Presque 14 €, c’est cher», puis renonce. Un quinquagénaire descend de sa voiture et s’arrête devant la gare. «Cette ligne, c’est un non-sens: tu paies ton passe Navigo et en plus tu dois acheter un autre ticket. Il faudrait que la tarification soit équitable». Le trajet jusqu’à Gisors revient 5,4 fois plus cher qu’un parcours standard en Île-de-France, où le tarif unique du train et du RER est de 2,50 €, selon nos calculs.
Une fois le titre de transport en main, il reste encore à le valider. «Vous pouvez le composter ici», précise une employée du guichet en montrant une porte située à l’opposé de la voie 3, celle des trains en direction de Paris. «Beaucoup de touristes ignorent qu’il faut composter leur ticket», observe Léa Brocard, 22 ans, étudiante à Cergy Paris Université. Elle a déjà vu plusieurs voyageurs se faire verbaliser par simple méconnaissance des règles.
Dans le Transilien de retour vers la capitale, un contrôleur passe à Argenteuil pour vérifier les billets. «Cela existe encore», rigole-t-il en voyant un ticket papier. Les règles de tarification hors Île-de-France restent complexes, mais des changements sont annoncés. «Des évolutions sont prévues courant 2026 afin de simplifier la tarification hors Île-de-France», précise un employé en novembre 2025 sur le blog Transilien SNCF Voyageurs pour Île-de-France Mobilités. À Gisors, être en règle demande parfois plus de patience que le trajet lui-même.
En vidéo – Pourquoi la SNCF va changer la numérotation des sièges à bord de ses trains ?