Entre ombre et lumière, voyage à Los Angeles, dans les pas des écrivains T. C. Boyle, James Ellroy et John Fante
LA CALIFORNIE DES ÉCRIVAINS (2/2) – Los Angeles. Tout y est excessif et terriblement romanesque. Cette fois-ci, les écrivains T. C. Boyle, James Ellroy et John Fante éclairent notre route, des palmiers de Santa Barbara au bitume de Downtown. À la conquête de l’Ouest, certes, mais une machine à écrire (chargée !) à la ceinture et l’horizon pour dernière frontière.
How to become a successful American writer ? («Comment devenir un écrivain américain à succès ?») East Coast, s’appeler Paul, Philip ou Dennis, et porter des vestes côtelées, surtout en été. Sur la côte Ouest, privilégier les James, John ou Jack. Prénoms qui claquent comme des oriflammes plantées dans la boue créatrice ou sur le bitume tiède des illusions perdues. London, Kerouac, Fante, Steinbeck, Miller, Ellroy. Ces types-là suffisent à vous donner des envies de couchers de soleil sur Rodeo Drive et de bitures sous les étoiles. Cet article s’adresse aux âmes éprises de liberté, et à celles qui pensent que le monde est plus complexe qu’un slogan. Go West, mais pas avec n’importe qui. Au premier regard, l’Amérique surprend peu. Littérature et cinéma ont fléché notre imaginaire. On y retrouve les mythes en CinémaScope ; désert glacial, mégalopoles au bord de l’implosion, couinement des « No Vacancy » dans la nuit américaine. Tout y est démesuré, les jeeps, les steaks, les tips. L’accent américain lui-même porte loin, de l’autre côté du monde. Romain Gary le remarquait déjà, lui pour qui l’Amérique fut la grande aventure de sa vie(il servit comme consul général de France à Los Angeles entre 1956 et 1960) – le cinéma a déjà tout montré.
Pas de moustiques : les riches leur interdisent d’entrer
Brice Portolano pour «Le Figaro Magazine»
« Le mythe de l’Amérique triomphante a disparu, ravagé par les flammes et l’élection de Donald Trump. » T. C. Boyle nous accueille en sweat rouge et lunettes noires sur la terrasse de sa superbe mansion de Santa Barbara, emmitouflée de végétation et dessinée par Frank Lloyd Wright (architecte du Musée Guggenheim, à New York). On s’installe dehors. Sur la table, deux bouteilles de cabernet californien. « On n’a pas de moustiques ici : les riches leur interdisent d’entrer. » Le ton est lancé. T. C. Boyle est l’auteur de onze romans (dont deux adaptés au cinéma) et de plusieurs recueils de nouvelles. Le devenir de son pays l’inquiète, mais son œuvre est ailleurs : « Comme Henry Miller, je ne veux pas être corrompu par la protestation. La page choisit de m’emmener quelque part, et je la suis. » La littérature comme hygiène de vie et exercice de « clean conscience ».
Pour « T. C. » (ainsi veut-il qu’on l’appelle), lever à 6 heures, promenade sur la plage avec son chien, écriture, relecture, écriture, et coucher à 23h30 précises. La nuit, il rêve d’Alaska, et fantasme la dernière frontière. Parmi ses monuments personnels, un certain John Steinbeck.« Un journaliste a demandé à ma fille si elle m’avait déjà vu pleurer. Elle a répondu : quand mon papa me lisait Des souris et des hommes. » Steinbeck, mais aussi London ou Kerouac : les grands écrivains de l’Ouest américain sont des écrivains de l’échappée et du sauvage. « La nature est tout, parce qu’il n’y a pas de Dieu. La nature est Dieu. » Deux bouteilles plus tard, embrassades chaleureuses. On a déjà mis le contact lorsque T. C. se penche à notre fenêtre : « Make America Trumpless again ! »
Cité des anges déchus
Brice Portolano pour «Le Figaro Magazine»
D’un côté, l’heureux T. C. Boyle, Santa Barbara, et ses jolies cousines, Santa Monica, Beverly et Hollywood Hills, banlieues ultrachics dont Bret Easton Ellis décrit l’ennui mortel dans Moins que zéro, les avenues bordées de palmiers de Pacific Palisades, aujourd’hui décombres – les incendies de janvier dernier ont détruit 14.500 hectares, la superficie de la ville de San Francisco. De l’autre, le Downtown de James Ellroy, logements insalubres et buildings triomphants. Des hélicoptères survolent la ville en permanence. « C’est censé nous rassurer, nous apostrophe un passant. La police patrouille d’en haut. En bas, il n’y a que nous. » En bas, c’est Los Angeles, 4 millions d’habitants, 140 nationalités, cité des Anges déchus… ou distraits.
Comment font-ils, les Anges, pour ne pas apercevoir les couches de misère qui sédimentent les trottoirs. Pas une ruelle où n’apparaisse la silhouette d’un fantôme, poussant devant lui le chariot de son existence… Des femmes, aussi, le regard absent, sur des fauteuils roulants qui ne roulent plus. Le mal qui dévore la ville a un nom : le fentanyl, drogue de synthèse cinquante fois plus puissante que l’héroïne, et qui tue aux États-Unis plus que les accidents de la route et les armes à feu réunis. Les consommateurs portent un « singe sur leur dos » (monkey on their back), penchés au-dessus du sol, en équerre, immobiles. Les yuppies en costume-cravate et Mac en bandoulière les évitent, un joint d’herbe au bec. Superposition des mondes.
Refuge et zone dangereuse
Brice Portolano pour «Le Figaro Magazine»
« L.A. était à la fois refuge et zone dangereuse. J’avais un instinct de prédateur pour les itinéraires sûrs », se souvient James Ellroy en 2006. Avec Le Dahlia noir (1987), il prolonge l’œuvre de ses maîtres Chandler et Hammett (l’auteur du Faucon maltais, porté à l’écran avec Humphrey Bogart), en l’augmentant d’un personnage protéiforme, héros obscur de son quintet : la cité pieuvre Los Angeles, capable de transformer une souillon en Marilyn avant de bouffer sa propre progéniture. Ellroy lui-même est l’enfant d’un fait divers. Sa mère, alcoolique, est retrouvée assassinée. James a 10 ans, le meurtre ne sera jamais élucidé. Dès lors, L.A. devient celle qui a tué sa mère, mais protégé le jeune orphelin. Le rapport d’Ellroy à sa ville se nourrit de cette ambivalence.
Cité cercueil, mais cité berceau d’une œuvre qui fera sa gloire et lui sauvera la vie. Son œuvre promène une loupe sur les cicatrices de la ville, toujours béantes. « Nous avons atteint le point culminant de la corruption à Los Angeles ; la misère a été convertie en business. » Miki Jackson, la soixantaine, consultante pour l’AIDS Healthcare Foundation, aura passé sa vie à s’engager auprès des plus démunis. Le site Housing is a Human Right recense 69.000 personnes sans domicile dans le centre-ville et 4600 logements vides. Les immeubles sont transformés en bureaux ou en lofts de luxe, beaucoup demeurent inoccupés. « Leur seul maître ici est l’argent », conclut Miki.
«Si tu n’es pas intelligent mais ambitieux, va à L.A.»
Brice Portolano pour «Le Figaro Magazine»
« Si tu es intelligent et ambitieux, va à New York, si tu es intelligent mais pas ambitieux, va à San Francisco, si tu n’es pas intelligent mais ambitieux, va à Los Angeles. » Un homme contredit ce dicton : Howard A. Rodman, 75 ans, bob sur la tête et cheveux neigeux, tout droit sorti d’un film de Woody Allen, comme le héros de La Rose pourpre du Caire. Né à New York, Howard a quitté sa ville natale pour suivre sa femme à Los Angeles. « Guy Debord disait qu’il a écrit beaucoup moins que la plupart des gens qui écrivent mais bu beaucoup plus que la plupart des gens qui boivent… moi aussi. »
Howard vit aujourd’hui au pied du signe Hollywood, « histoire de se rappeler, chaque matin, à qui il appartient ». Romancier, scénariste (il a écrit plusieurs épisodes de la série Fallen Angels, dirigés par Tom Cruise et Steven Soderbergh) et admirateur d’un certain John Fante, Howard a longtemps présidé la Writers Guild of America, principal syndicat des scénaristes américains, honneur dont l’auteur de Mon chien Stupide, en théoricien de la noblesse de l’échec, n’aurait jamais osé rêver.
John Fante ou le génie feu de paille
Brice Portolano pour «Le Figaro Magazine»
« Un innocent égaré dans un monde coupable » : sous la plume de Fante (1909-1983), Los Angeles est démesurée et intime, âpre et attachante, sur fond de Grande Dépression – il participe à la rédaction d’une dizaine de films de 1935 à 1966, et signe cinq romans, dont son chef-d’œuvre, Demande à la poussière (1939). Son héros ? Lui-même, Arturo Bandini. Arturo essaie d’écrire, flâne autour de Bunker Hill (dont demeure le funiculaire), il se nourrit d’oranges et avale la poussière vagabonde de la ville : « Los Angeles donne-toi un peu à moi comme je suis venu à toi, les pieds sur tes rues, ma jolie ville, je t’ai tant aimée, triste fleur dans le sable. » Il décrit l’attachement viscéral à une ville qu’il est si difficile d’aimer, « où l’odeur d’essence rend triste même la vue des palmiers ». Il est « le génie feu de paille » qui annonce les losers magnifiques de la beat generation, de Kerouac à Dylan. « Que fais-je ici, me demandai-je. Je déteste cet endroit, cette ville hostile. Pourquoi me rejetait-elle toujours comme un orphelin indésirable ? N’avais-je pas payé mon dû ? » s’interroge l’auteur dans Rêves de Bunker Hill. Il passera une (courte) œuvre à y répondre. L’ombre de Fante se terre encore dans les sous-sols de la ville, « là où la bière coûtait moins qu’ailleurs, où le passé demeurait inchangé ». Les tunnels destinés à acheminer les cargaisons d’alcool pendant la prohibition abritaient des lieux interlopes, dont il demeure des graffitis érotiques. Pour le reste, demandez à la poussière.
La cité des Anges exerce une troublante fascination, de celle qu’on éprouve en regardant Once Upon a Time in… Hollywood de Quentin Tarantino, la sensation d’habiter un scénario où tout devient possible dès qu’on accepte les exigences du seul « Maître du jeu » : le sens du spectacle. Un Truman Show dont la ville est l’héroïne. À tel point que Los Angeles semble parfois devenue le reflet excessif de ses propres imperfections, comme si ses excès et sa schizophrénie garantissaient sa puissance évocatrice. L’Amérique, ce grand roman américain.
Carnet de route
Le Figaro Magazine
Utile
Formalités : disposer d’un passeport valable 6 mois après la date de retour et remplir le formulaire Esta, coût : 20€.
Y aller
Avec Air Tahiti Nui (0.825.02.42.02). Voyagez en belle compagnie, choyé par des hôtesses tahitiennes. À partir de 900€ l’aller-retour en Éco, de 1600€ en Éco Premium et de 4200€ en Business. Le trajet Paris-LAX prend entre 9 et 12 heures. Jusqu’à 7 vols par semaine.
Organiser son voyage
Voyageurs du Monde (01.86.95.65.87). Pour un road trip sur la highway one, entre falaises, villes, plages et vignobles, prévoir 12 jours et un budget de 4700€ par personne. Inclus : les vols au départ de Paris en classe Éco (mais avec accès au salon Air France), les nuits en chambre double, une sélection d’activités, la location de voiture (avec GPS et Wi-Fi) et le service de conciergerie sur place.
Santa Monica
Pour son ponton, sa grande roue et le départ historique de la Route 66. Louez un vélo au Perry’s Cafe (00.1.310.939.0000) et roulez jusqu’à Venice Beach.
Dormir :
Channel Road Inn (00.1.310.459.1920). Bed & Breakfast intimiste, à deux pas de la mer. Petit déjeuner en terrasse et accueil adorable. 370€ la nuit.
Brice Portolano pour «Le Figaro Magazine»
The Georgian (00.1.310.395.9945). Ce (mini) gratte-ciel Art déco turquoise (1933) est la perle d’Ocean Avenue. Bibliothèque, galerie d’art et livres de Joan Didion dans les chambres… qui disparaissent. «Si l’on doit voler quelque chose, que ce soit un livre», se console la patronne. 84 chambres, dont 28 suites. À partir de 560€ la nuit (950€ pour une vue mer).
Dîner :
The Georgian Room , intérieur cuir et banquettes vertes pour ce «diner» années 1930. Ne manquez pas la «spaghetti night» du dimanche. Excellents martinis. À partir de 70€.
Elephante Restaurant (00.1.424.722.8647). Lumières (très) tamisées, fond (très) sonore, plats italiens (très) bons, dont des polpette de rêve. Lieu de rendez-vous de la jeunesse (très) dorée. Réservation obligatoire. Compter 80€.
L.A. Downtown
Dormir :
Brice Portolano pour «Le Figaro Magazine»
Hotel Figueroa (00.1.213.627.8971). Chambres confortables et situation imprenable. 290€ pour une queen size + 35€ de taxes de séjour + 48€ de parking par nuit.
Boire un verre, dîner :
Musso & Frank Grill (00.1.323.467.7788). Aussi célèbre qu’Hollywood lui-même. Depuis 1919, lieu de prédilection des artistes (Bukowski, Steve McQueen, Dylan, etc.). Chandler y a écrit Le Grand Sommeil. Un filet mignon à se damner et célèbre martini. Compter 80€.
Los Angeles littéraire
Brice Portolano pour «Le Figaro Magazine»
The Last Bookstore (00.1.213.488.0599). Dédale de livres et d’objets insolites, canapés et vinyles introuvables. Un rêve étrange et pénétrant. À partir de 4,25€.
Los Angeles Public Library (00.1.213.228.7000). La plus ancienne bibliothèque de la ville (1872) de style néo-égyptien et Art déco.
Bradbury Building (00.1.213.592.3222). Le tournage de Blade Runner (Ridley Scott, 1982) a sauvé l’immeuble (1893), célèbre pour son atrium majestueux, ses ferronneries et sa grande verrière. Premier bâtiment à prendre feu lors des émeutes de Los Angeles, en 1992.
Los Angeles Police Museum (00.1.323.344.9445). «J’aime les vieux hôtels et le Musée de la police de Los Angeles», écrit James Ellroy. Archives, armes, cellules, voitures criblées de balles, et même le couteau de Charles Manson, tout y est ! 8€.
Visite guidée :
Brice Portolano pour «Le Figaro Magazine»
Esotouric Tours (00.1.213.915.8687). Kim et Richard connaissent tous les recoins de L.A., avec une prédilection pour l’époque de la prohibition… et les sous-sols interdits. 45€ par personne pour une visite en groupe le week-end, et de 230 à 470€ pour une réservation privée.
Los Angeles dans la peau
Grand Central Market (00.1.213.359.6007). Tacos, sushis, ramen… le temple de la street food. Parking disponible. À partir de 4€.
Prendre de la hauteur :
Griffith Observatory (00.1.213.473.0800). Pour les vues spectaculaires à 360°. Accès gratuit.
Go Bowling au Highland Park Bowl (00.1.323.616.2810). Cet ancien speakeasy de la prohibition a été rénové dans un style vintage industriel. Bowling, bar, salle de concert et pizza au feu de bois : le strike parfait ! À partir de 20€.
Hollywood Boulevard & Walk of Fame. Pour Chaplin, Marilyn ou Elvis, suivez les étoiles.
À lire, à voir
Lire :
Demande à la poussière (1939) et Rêves de Bunker Hill (1982, posthume), de John Fante. Le perdant magnifique, l’amoureux maladroit – et des femmes et de sa ville.
Le Dahlia noir (1987) et L.A. Confidential (1990), de James Ellroy. Son écriture journalistique rôde dans les bas-fonds de L.A.
América (The Tortilla Curtain, 1997), de T. C. Boyle. La confrontation brutale entre deux couples en Californie, libéraux aisés et clandestins mexicains.
Moins que zéro (1985), de Brett Easton Ellis. L’autre versant de L.A.. Celui des riches oisifs des années 1980.
Voir:
Once Upon a Time in… Hollywood (2019), de Quentin Tarantino, variation tarantinesque autour du meurtre de Sharon Tate en 1969.
Chinatown (1974), de Roman Polanski. Chef-d’œuvre du film noir sur la corruption urbaine.
Et aussi : Mulholland Drive (2001), de David Lynch, La La Land (2016), de Damien Chazelle, Heat (1995), de Michael Mann et Blade Runner (1982), de Ridley Scott, pour la scène dans le Bradbury Building.