«Rajeunir la clientèle des croisières ne m’intéresse pas»


LES ARCHITECTES DU VOYAGE – Le croisiériste spécialiste du fluvial, des petits bateaux et des voyages culturels, souffle sa 25e bougie cette année. L’occasion de revenir sur ce quart de siècle qui n’aura pas été qu’un long fleuve tranquille.

Choisir de s’appeler Rivages du Monde et se spécialiser dans les fleuves, il fallait déjà oser ! C’est il y a vingt-cinq ans, le 10 août 2001 précisément, qu’Alain Souleille, historien de formation, spécialiste des Balkans et russophone, crée ce qui deviendra le spécialiste français des croisières culturelles, 100% francophones, sur de petites embarcations. À l’époque, les rives en question sont essentiellement celles de la Volga, la compagnie se faisant une spécialité des trajets Moscou Saint-Pétersbourg. Évidemment, 2022 et le début de la guerre en Ukraine ont porté un coup d’arrêt durable à cette activité. Mais la résignation n’a jamais été dans l’ADN de Rivages du Monde, qui a su jouer la carte de la diversification. Du Douro au Japon en passant par le Danube… En cette rentrée, «Rivages» s’apprête à affréter son deuxième bateau sur le Mékong. Le Mekong Romance emmènera 64 chanceux de Saïgon à Angkor, en version tout confort. Le président et fondateur nous emmène dans les méandres de ce quart de siècle sur les fleuves du monde…

LE FIGARO. – Parlez-nous du Mekong Romance, votre dernier bateau. 


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Alain SOULEILLE. – Nous avons voulu un navire à la fois moderne et qui reprenne les codes de l’Indochine. Il est notamment inspiré de la maison de L’Amant. C’est notre ADN : nous aimons proposer des croisières en immersion, que les passagers découvrent les sites, mais qu’ils soient aussi complètement plongés dans la destination, à travers la cuisine à bord, les conférences et tout ce qui accompagne le voyage. Le Mékong est, pour nous, un produit phare, qui représente 2000 passagers sur 14.000.

Quelles sont vos autres croisières signature ?

Nos grandes destinations sont celles sur lesquelles nous exploitons des bateaux pendant six à sept mois, comme le Douro ou l’Égypte. À partir de 2028, nous allons développer la croisière sur le fleuve Rouge. Nous le proposons déjà, mais de manière un peu timide, avec seulement deux départs. Nous passerons à une quinzaine entre la baie d’Ha Long et Hanoï, deux grands sites touristiques, avec des bateaux un peu du même format que le Mekong Romance.

Rivages du monde, comme son nom ne l’indique pas, est un spécialiste des croisières fluviales. Votre activité l’est-elle entièrement ?

Nous proposons aussi quelques croisières maritimes, notamment côtières. Cette année, nous proposons deux itinéraires au Japon. En 2028, ce sera la Corée du Sud. Nous essayons aussi de nous positionner sur des destinations à la mode : une croisière côtière en Croatie, une autre à travers les Cyclades et de la navigation en Patagonie avec Australis. En Équateur, nous proposons une croisière fluviale qui peut se combiner avec les Galápagos. Mais l’essentiel de notre activité reste fluviale : c’est notre cœur de métier. Nous avons une clientèle très fidèle, nous sommes donc obligés de proposer des nouveautés.

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Les croisières sur les fleuves de France sont compliquées à vendre aux Français

Alain Souleille, fondateur et président de Rivages du Monde
Photo presse


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Vous gardez le même concept pour les croisières maritimes ?

Toujours. Ce sont de petits bateaux – celui que nous exploitons au Japon accueille 100 passagers. Nous privilégions la découverte, avec beaucoup d’escales, sur des destinations culturelles ou présentant des sites naturels d’envergure, comme la Patagonie ou les Galápagos. Et nous restons toujours francophones, avec une clientèle française, belge, québécoise ou suisse.

La France possède de beaux fleuves. Pourquoi ne pas y développer davantage votre offre ?

Nous proposons des croisières sur le Rhône, parce que nous avons beaucoup de clients belges intéressés, mais nous nous situons sur le segment premium. C’est compliqué à vendre à des Français qui peuvent prendre leur voiture et être à Honfleur deux heures plus tard. Nous naviguons aussi sur la Moselle allemande, mais pas la Moselle française. Pour cela, il faudrait vraiment de toutes petites unités – nous ne voulons pas descendre en qualité. Cela signifie des bateaux confortables, avec de grandes baies vitrées, une table digne de ce nom et de l’espace.

Et la Seine alors ?


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Une croisière de huit jours sur la Seine coûterait environ 4000 euros. Encore une fois, c’est compliqué à vendre aux Français. Mais c’est vrai que c’est magnifique ! On n’imagine pas à quel point ce que l’on voit depuis le fleuve est différent de ce qu’on voit depuis la route. Il y a des falaises, on peut construire des thématiques autour de l’impressionnisme, aller sur les plages du Débarquement…

Rivages du Monde fête ses 25 ans. Quel regard portez-vous sur ce parcours ?

C’est passé très vite. Nous avons beaucoup changé, évolué et progressé, mais nous avons aussi vécu plusieurs crises. La plus grande a été le Covid, mais il y en a eu d’autres. Rivages du Monde s’est quand même lancé en proposant des croisières en Russie. Nous y réalisions 10 millions de chiffre d’affaires, avec trois bateaux exploités toute la saison. Je ne vais pas dire que cela se vendait tout seul, mais presque. Aujourd’hui, nous avons digéré cette perte : nous survivons sans la Russie et nous avons remplacé cette activité, non par un grand produit équivalent, mais en nous diversifiant.

Parfois, nous n’avons pas assez d’eau ; parfois, nous en avons trop. Il y a deux ans, nous avons dû rapatrier 150 passagers du Danube parce qu’il y avait trop d’eau

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Quels ont été les autres changements en 25 ans ?

Le monde est plus compliqué en général. Le tourisme est soumis aux aléas géopolitiques, mais aussi climatiques. Parfois, nous n’avons pas assez d’eau ; parfois, nous en avons trop. Il y a deux ans, nous avons dû rapatrier 150 passagers du Danube parce qu’il y avait trop d’eau. Nous ne pouvions plus accoster sur les berges ni passer les écluses. Aujourd’hui, il n’y a pas assez d’eau. Quand nous sommes confrontés à ces problèmes, nous cherchons à respecter le programme autant que possible, quitte à prévoir un peu de bus ou d’hôtel. À partir des années 2010 et jusqu’en 2016-2017, nous avons progressivement changé toute notre gamme pour aller vers des bateaux beaucoup plus confortables, sur le segment premium.

«Le Mékong est, pour nous, un produit phare, qui représente 2000 passagers sur 14.000»
Rivages du Monde

Pourquoi cette montée en gamme ? Répondait-elle à un besoin ?

En France, pour simplifier, la croisière fluviale, c’est CroisiEurope et nous. CroisiEurope représente 220.000 passagers et 55 bateaux : nous ne jouons pas dans la même cour. Les clients de CroisiEurope n’ont pas les moyens de venir chez nous et les nôtres n’ont pas envie d’aller chez CroisiEurope. C’est aussi pour cela que nous nous entendons bien, nous sommes complémentaires.

Si vous revenez sur la genèse de la compagnie, quels ont été les grands tournants ?

Sans vouloir me lancer des fleurs, nous avons réussi à évoluer. Nous avons aussi souvent été en avance. Nous avons été les premiers à positionner un bateau en Croatie, en 2004. À l’époque, nous hésitions même à parler de «Croatie». À l’époque, nous étions seuls ; aujourd’hui, nous nous battons pour avoir un quai. Sur le Mékong, c’est pareil. Quand nous avons commencé en 2004, il y avait deux bateaux. Aujourd’hui, il y en a 35. Nous avons aussi lancé des croisières en Albanie en 2011. À l’époque, le pays souffrait d’une image de repaire de bandits et de mafiosi. Nous étions trop tôt. Aujourd’hui, nous rencontrons un autre problème : l’Albanie est très à la mode, mais on la présente partout comme la destination la moins chère d’Europe. Or j’utilise un petit bateau de 60 passagers. Un bateau de cette taille coûte toujours cher : faire payer 5 000 euros pour aller en Albanie n’est donc pas évident.

Pourquoi le fluvial a-t-il le vent en poupe selon vous ?

Nous sentons indéniablement une tendance au « slow tourisme ». Je n’aime pas beaucoup cette expression, mais elle dit quelque chose : les voyageurs veulent prendre leur temps, contempler, vivre une immersion. C’est très net et nous essayons de développer des activités qui correspondent à cette attente. Pendant des années, la croisière fluviale a traîné une image de voyage pour vieux, un peu démodé. C’est finalement un circuit permettant de découvrir beaucoup de choses avec les attributs de la croisière : conférences, ateliers de cuisine, un peu d’animation, sans que cela se fasse au détriment de la découverte. On pose sa valise le premier jour et on la refait le dernier.

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On dit souvent que la France est en retard sur ce marché…

Il faut faire attention à cette idée. Et si j’en juge par le nombre de bateaux en construction, il faut aujourd’hui attendre quatre ans pour obtenir une place dans un chantier naval.

Observez-vous un rajeunissement de votre clientèle ?

Je vais vous étonner : je ne suis pas pour le rajeunissement. Mon prix moyen est de 4 300 à 4 500 euros. Sur le long-courrier, nous sommes plutôt autour de 6 000 à 7 000 euros ; en Europe, autour de 3 500 à 3 900 euros. Qui a aujourd’hui les moyens de s’offrir ce type de vacances et le temps nécessaire ? Un voyage en Asie en hiver, c’est quinze jours. Qui peut partir quinze jours ? Je vois surtout arriver les classes d’âge du baby-boom, dont je fais partie. Les 60-70 ans ont déjà beaucoup voyagé. Ils aspirent à un voyage plus confortable, moins dans l’immédiateté. Ils ont davantage de temps et de l’argent. Leurs enfants sont déjà dans la vie active. Le rajeunissement ne m’intéresse pas.

Comment vous réinventez-vous pour faire face au changement climatique ?

La solution n’est pas chez moi, mais nous essayons de responsabiliser les armateurs et les passagers. Nous éliminons le plastique et le papier dès que nous le pouvons. Nous n’imprimons plus les programmes et privilégions les écrans. Nous choisissons des bateaux en demandant des garanties sur le traitement des eaux. Le Mekong Romance est équipé de panneaux solaires – il ne va pas fonctionner entièrement grâce à eux, mais ils peuvent servir aux manœuvres et à l’alimentation électrique à quai. Cela évite au moins de faire tourner les générateurs. Nous essayons d’être attentifs et notre clientèle commence à avoir des exigences.

Quels sont vos autres projets ?

J’en ai pour les 25 prochaines années ! Nous sommes très attentifs aux petits bateaux, parce que nous sentons que cette tendance monte. Il y aura aussi de nouvelles destinations. En 2027 ou 2028, nous proposerons pour la première fois une croisière sur le Congo. Il y a le fleuve Rouge, dont je vous ai parlé, et les croisières côtières en Corée du Sud en 2028. Pour les 25 prochaines années, c’est difficile à dire. Essayons déjà de consolider ce que nous avons construit, de rester innovants et de proposer de nouveaux concepts et de nouvelles destinations.



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