Rotterdam, la ville-port qui électrise l’architecture européenne


EXTRA MUROS – Le plus grand port d’Europe s’impose comme la destination tendance des Pays-Bas. Il puise son énergie dans les créations audacieuses et visionnaires d’une nouvelle génération de designers.

Les flots vert-de-gris de la Nouvelle Meuse éclaboussent les quais venteux de la presqu’île de Katendrecht. Le soleil joue les capricieux. Un rayon jaillit, illuminant d’un coup la spirale en acier enroulée au-dessus d’un gigantesque bâtiment en brique. Fenix, le nouveau Musée des migrations, ressemble à un navire immobile. « Ses formes organiques contrastent avec l’architecture masculine de Rotterdam », observe Anne Kremers, sa directrice. Lourdement bombardé pendant la Seconde Guerre mondiale, cet ancien entrepôt centenaire vient d’entamer une nouvelle vie.

Premier architecte chinois à concevoir un musée en Europe, Ma Yansong, fondateur de MAD Architects, s’est immédiatement connecté à l’histoire du quartier lorsqu’il a accepté le projet. Dans les années 1920, Katendrecht était le plus grand Chinatown d’Europe. En arpentant ses rues bordées d’anciens bâtiments industriels transformés en lofts, difficile d’imaginer les maisons de passe bon marché et les fumeries d’opium. Le passé ressurgit à travers des détails, comme Putaine, nom d’un élégant restaurant flottant à quelques encablures de Fenix.


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Fenix, un musée-manifeste posé sur l’eau

De la plateforme panoramique du musée, la vue sur le Wilhelminapier, haut lieu de l’architecture moderne, est saisissante. Les célèbres tours connectées De Rotterdam, œuvre de Rem Koolhaas, semblent à portée de main. À côté, l’hôtel New York occupe les anciens bâtiments de la Holland America Line, où embarquèrent des millions d’émigrants vers le Nouveau Monde. Cette juxtaposition de l’ancien et du nouveau est au cœur du concept de Ma Yansong dont la pièce maîtresse est la Tornade, un escalier en bois à double hélice qui s’élève du rez-de-chaussée à la terrasse suspendue. L’architecte a souhaité que l’on puisse changer de voie en grimpant ou en descendant, comme lors d’un voyage émaillé d’imprévus. Une des ailes du musée abrite un labyrinthe de valises collectées dans le monde entier depuis la fin du XIXe siècle. Chacune raconte une histoire de déracinement à travers une question récurrente : qu’emporte-t-on quand on ne reviendra jamais ?Dans une autre salle, on découvre une centaine de photos iconiques témoignant de l’universalité des migrations, inspirée par l’exposition The Family of Man organisée dans les années 1950 par Edward Steichen (1879-1973) au MoMA.

En 2026, Rotterdam s’affirme comme une capitale européenne de la photographie avec l’ouverture en début d’année du Nederlands Fotomuseum (Musée de la photographie des Pays-Bas) dans un ancien entrepôt de café sur le quai de Rijnhaven. Comme son voisin Fenix, il célèbre le passé pour mieux raconter le présent. Chapeauté d’une couronne en dentelle d’aluminium, ce bâtiment tout en hauteur abrite plus de six millions d’images, incluant des négatifs, des diapositives et des tirages, couvrant l’histoire de la photographie du XIXe siècle à nos jours. Le quatrième étage est consacré à la conservation et à l’exposition de photographies historiques fragiles. « Nous souhaitons faire découvrir aux visiteurs le processus de restauration des négatifs », explique Martijn Van den Broek, directeur des collections, qui organise aussi des ateliers de formation au tirage photo.

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Bâtiments brutalistes et maisons expérimentales

Dévoiler les coulisses d’un musée, c’est le rôle du Dépôt du Musée Boijmans Van Beuningen. Situé de l’autre côté du pont Érasme, ce drôle de bol couvert de panneaux réfléchissants a été conçu par l’agence MVRDV, fondée par Winy Maas avec Jacob Van Rijs et Nathalie de Vries, pour accueillir la réserve du Musée des beaux-arts de la ville, menacée par la montée des eaux. Le jour de notre visite, les vitrines, dévoilant l’envers des tableaux, sont en pleine installation. L’une d’entre elles fait cohabiter un disque hypercoloré de Christopher Knowles, une table de Jean Dubuffet et un tableau du Guerchin représentant David avec la tête de Goliath.

« Nous n’exposons pas les œuvres, nous les montrons en mélangeant les styles et les époques », nuance Annemartine Van Kesteren, conservatrice du département design. Entre le hangar de stockage et l’expérience muséale immersive, le Dépôt surprend, à l’image de Rotterdam où d’impressionnants bâtiments brutalistes côtoient des structures expérimentales colorées, dont les plus célèbres sont les maisons cubiques de Piet Blom dans le quartier de Blaak. Rotterdam fascine par son esthétique, souvent rugueuse, contrastant avec une atmosphère paisible de port.

La sculpturale Tornade en acier, emblème du Musée des migrations Fenix.
Michel Figuet / Le Figaro

Sabine Marcelis, étoile solaire du design néerlandais

« Cette ville, où il faut aller chercher la beauté, est idéale pour la concentration et la création », résume Sabine Marcelis, l’étoile montante du design contemporain néerlandais. Elle nous accueille dans son nouvel atelier au cœur d’une zone portuaire à l’extérieur du centre-ville. Yeux azur et cheveux blond pla tine, la créatrice prodige est d’une beauté solaire. Évoluant entre plaques de verre coloré, morceaux de résine polie et blocs de marbre, elle prend le temps de nous faire visiter sa caverne d’Ali Baba où s’active une équipe de huit personnes. Reconnue pour son talent à capturer et à reproduire les effets de la lumière, Sabine Marcelis n’a pas fini d’explorer la matière, jonglant avec l’art, l’architecture et les collaborations avec des marques prestigieuses. L’une de ses dernières réalisations se trouve au Kunsthal, bâtiment iconique conçu par Rem Koolhaas à la fin des années 1990. Elle a habillé l’un de ses immenses couloirs par des volumes de marbre, reliant les espaces intérieur et extérieur. Consécration institutionnelle, le Musée du design de Zurich lui offrira une rétrospective à l’automne prochain.

La designer de la matière Sabine Marcelis.
Michel Figuet / Le Figaro


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Studios créatifs, biennale et nouveaux talents rotterdamois

Dans son sillage, une nouvelle génération de designers rotterdamois a émergé avec le lancement d’une biennale dont la seconde édition se tiendra en 2027. À quelques encablures de la gare centrale, vaisseau spectaculaire en verre et béton, des bureaux abandonnés ont été occupés ces dernières années par des architectes et des créateurs. Paul Cournet en fait partie. Cet ancien collaborateur de la prestigieuse agence OMA (Office for Metropolitan Architecture) a fondé un studio multidisciplinaire, Cloud, en 2022. Il édite des travaux de recherche comme The Black Book, une étude approfondie sur 100 échantillons de matériaux noirs, du charbon de bois à la pierre de lave, en passant par les plastiques recyclés. Fasciné par la couleur et la matière, Paul Cournet est aussi le designer de systèmes audio. Il vient de créer Echo, un bar à musique proposant une sélection pointue de vinyles, escale idéale avant de partir à la découverte des immenses fresques murales ornant les façades des immeubles du boulevard Weena. Le street-art s’est imposé à Rotterdam dans la mouvance d’une culture urbaine engagée.

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En 2000, l’étudiante Susan Bijl créait son premier prototype de sac de course en nylon hyperrésistant, pratique et écoresponsable. Vingt-cinq ans plus tard, le New Shopping Bag, décliné dans plusieurs tailles et couleurs, est l’un des objets emblématiques de la ville. Si les habitants revendiquent leur pragmatisme, ils ne manquent pas d’humour. Dans une rue proche de la gare, une BMW rouge se balance en équilibre au bord d’un parking depuis quarante ans. Cette installation de l’artiste Cor Kraat, membre du collectif Kunst & Vaarwerk,dénonçait la standardisation des bâtiments dans les années 1980.

Le Dépôt, immense bol couvert de panneaux réfléchissants.
Michel Figuet / Le Figaro

Une ville-port qui réinvente son patrimoine

La tendance a bien changé, et la ville d’Érasme préserve désormais son patrimoine en le réhabilitant. Près du Markthal, un ancien canal, le Steigersgracht, est devenu une piscine à vagues, Rif010. Planche sous le bras, des surfeurs de tous les âges sortent du métro, prêts à enfiler leur combinaison et glisser sur le tube artificiel qui déferle dans le bassin. Peu importe qu’elle soit trouble, la rivière, parfaitement filtrée, a les mêmes reflets que ceux de la mer du Nord.

L’eau n’est jamais bien loin à Rotterdam. Sur les quais de la Nouvelle Meuse, des gratte-ciel aux formes géométriques s’alignent de chaque côté du pont Érasme. Ses haubans effilés se soulèvent gracieusement pour laisser passer d’immenses paquebots voguant vers de lointains horizons. L’appel du large est omniprésent dans cette ville portuaire insaisissable où se mêlent romantisme industriel et audace architecturale.

Escapade à Rotterdam, laboratoire de beauté brute


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Fenix

Fenix.
Michel Figuet / Le Figaro

Prêt à appareiller, le « vaisseau » Fenix est le nouveau symbole de Rotterdam, face à l’ancien terminal de la Holland America Line. Unique en son genre, le Musée des migrations propose une collection permanente de 150 œuvres contemporaines et des expositions temporaires immersives. Un glacier artisanal, un café stambouliote et un restaurant pop-up, célébrant les cuisines slave, tatare et ashkénaze, racontent les histoires des peuples migrants dans l’assiette.

Paul Nijghkade 5 – 3072 AN Rotterdam. Fenix.nl

Dépôt

Dépôt.
Michel Figuet / Le Figaro

Il abrite l’entière collection (plus de 154 000 œuvres) du musée Boijmans Van Beuningen, l’un des plus importants des Pays-Bas, fermé pour travaux jusqu’en 2030. À l’intérieur, un atrium tout en transparence s’élève sur plusieurs niveaux, menant à des salles vitrées où certaines œuvres sont exposées, tandis que d’autres sont suspendues. Quant aux collections en réserve, elles peuvent être admirées sur demande. Le toit-terrasse du dernier étage accueille Renilde, un restaurant végan avec vue panoramique.

Museumpark 24, Rotterdam. Boijmans.nl

FLÂNER

Tramshuis

Tramshuis.
Michel Figuet / Le Figaro

Rien ne vaut la marche pour découvrir une ville. C’est le mantra de cette association qui propose des itinéraires pédestres conçus par des « ambassadeurs » de Rotterdam, dont Winy Maas. Au départ de l’ancien terminus des tramways, un kiosque Art nouveau entièrement restauré, cet architecte a imaginé une promenade de 6 kilomètres à la découverte des différents bâtiments qui font l’identité du port. Sa balade « Building the City » est téléchargeable sur une application ou imprimée sur un joli livret.

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Tramhuis.nl

Taxi Boat

Taxi Boat.
Michel Figuet / Le Figaro

Le Watertaxi est à Rotterdam ce que le vaporetto est à Venise, mais nettement moins onéreux et bien plus sportif : si vous tombez sur un conducteur pressé, vous pourriez avoir quelques sensations fortes… Sur l’eau, le surnom de la ville « Manhattan sur Meuse » prend tout son sens. La compagnie de bateaux taxis dessert 50 arrêts, comprenant la cité voisine de Schiedam. On peut les réserver ou simplement les attendre aux arrêts.

Watertaxirotterdam.nl

GOÛTER

Tres

Tres.
Michel Figuet / Le Figaro

Situé dans un ancien entrepôt sur la rive sud de la Nouvelle Meuse, Tres offre une incroyable expérience sensorielle. Pendant trois heures, on suit le chef Michael Van der Kroft et sa compagne œnologue Emy Koster dans leur sous-sol. Ici, la cuisine s’ouvre sur un immense bar. Le dîner est une chorégraphie où l’on perd la notion du temps. Mention spéciale pour le plat signature, une poire Kombu caramélisée, avec une sauce miso.

Menu de dégustation et de saison, 185 €. Entrepotgebouw. Vijf Werelddelen # 75, Rotterdam. Tresrotterdam.com

Xin

Xin.
Michel Figuet / Le Figaro

Le restaurant de l’hôtel Supernova (dont le nom signifie « nouveau »), régale avec une cuisine asiatique pas comme les autres dans un cadre intimiste. Son chef sino-malais, Alexander Wong, a grandi à Rotterdam et fait ses classes en Italie. Ses plats reflètent naturellement ses influences, ode à la diversité de la ville. Sa spécialité est le ceviche, revisité avec du vinaigre pour une touche chinoise. Il utilise le piment et la fermentation pour créer des saveurs originales.

Menu du chef, 80 €. ’s-Gravendijkwal 68, Rotterdam. Xinrotterdam.com

RÊVER

Supernova

Supernova.
Michel Figuet / Le Figaro

À deux pas de la gare centrale, cet ancien bureau de poste a été transformé en hôtel par Glenn Severin et son frère, fans du groupe Oasis, qui leur a inspiré son nom. Les teintes apaisantes des 38 chambres, nuances de vert, de gris et de bleu, contrastent avec les couloirs rouge vermillon. Du mobilier vintage et des platines vinyles complètent ce décor urbain. Au rez-de-chaussée, la Superette propose une sélection de sacs Susan Bijl et des créations d’artistes rotterdamois.

À partir de 140 € la chambre double. ’s-Gravendijkwal 68, Rotterdam. Supernovahotel.nl

Hotel Âme

Hotel Âme.
Michel Figuet / Le Figaro

L’apaisement envahit le voyageur lorsqu’il franchit la porte de cet hôtel, voisin du Museumpark. Ses propriétaires, trois sœurs d’origine japonaise, ont privilégié les matériaux naturels – du bois, du lin, du béton ciré –, ainsi qu’une palette de couleurs neutres pour les 14 chambres, toutes différentes, mais très harmonieuses. Au rez-de-chaussée, un joli bar donnant sur le jardin propose de succulents petits déjeuners maison servis dans des céramiques créées par les propriétaires elles-mêmes.

À partir de 127 € la petite chambre double. Eendrachtsweg 19, Rotterdam. Hotelame.com

Ce reportage a été réalisé avec l’aide de Rotterdam Partners. Rotterdam. info



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