En Galice, nos plus belles étapes hors de Saint-Jacques-de-Compostelle
GRAND REPORTAGE – Sous la protection de saint Jacques, la région offre généreusement ses terres, amoureuses de la mer. Toutes les routes mènent bien sûr à Compostelle, mais il serait fou de ne pas s’en éloigner. La Galice ne se résume pas au « camino »…
Nous coupons la route, hors du chemin, jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle. Un avion depuis Paris et enfin une voiture de location nous déposent – sans ampoules aux pieds – dans cette ville qui nous rappelle, à chaque coquille, notre faux pas. C’est par la marche que nous aurions dû la rejoindre comme tous ces « Jacquet » dont fit partie Jean-Christophe Rufin. Dans son livre Immortelle randonnée, il écrit : « Le bonheur du chemin est fait de ces instants qu’ignoreront toujours ceux qui roulent à grande vitesse, là-haut, sur la chaussée sans obstacle du présent. »
Hors de ce rythme, nous devinons l’intensité de ces moments passés sur le camino, cristallisés par les émotions des pèlerins arrivés à leur but. Recrus de fatigue, boueux et luisants de sueur… Il émane néanmoins de leurs visages une paix lumineuse et tout intérieure. Un bonheur contagieux flotte au-dessus des pavés. Sur la praza de Obradoiro tout n’est que larmes, cris et chants – plus rarement, silence et recueillement. Les pèlerins vont saluer saint Jacques, ou plutôt ses reliques, avant de repartir. Plus rien ne les retient ici.
Santiago demeure une terre de passage. En 2025, près de 520 000 pèlerins et randonneurs venus du monde entier l’ont foulée : un chiffre record. Contrairement à cette foule en transit, la ville marque pour nous le point de départ de notre voyage, notre porte d’entrée en Galice.
Cap sur la côte sud
La route serpente le long des rias, ces grandes bouches rieuses et gourmandes, où les flots rejoignent les terres. Selon la légende, elles seraient les empreintes des doigts de Dieu, ancrées là lorsqu’il se reposa après la création du monde. À Carril, dans la ria d’Arousa, la mer et la terre s’embrassent si tendrement qu’elles ont donné naissance à des champs immergés. Ici les pêcheurs sont des « paysans » : ils cultivent coques et palourdes dans leur vaste potager marin – près de 1 300 parcelles.
Une fois pêchés, ces mollusques égaient les assiettes d’O Loxe Mareiro, sur le quai. Dehors, chaises et tables-tabourets sont disposés comme dans une scène de théâtre, face à l’île de Cortegada et sa forêt de lauriers centenaires. « Les serveurs expliquent en quelques mots aux clients la provenance des coquillages, mais aussi les enjeux de la production qui diminue d’année en année » avance le chef Iago Pazos. Pour lui, aucun doute : la cuisine revêt une dimension politique.
Sur l’île d’A Toxa, les gestes de José Luis n’ont pas changé depuis son enfance. En cuissardes-pantalon en caoutchouc, il pêche des coquillages qui seront transformés en bijou. « C’est une tradition ancienne qui se perd. Les femmes réalisaient autrefois des colliers de coquillages pour les vendre aux touristes de l’île », explique Montserrat Alvarez, fondatrice de la marque d’accessoires Heimat Atlantica, qui intègre cet art dans ses créations.
Entre terre et mer, cette « Bretagne espagnole » a un tempérament de feu
Sur la longue promenade de l’île, empreinte d’un charme suranné, une chapelle attire le regard. Sa façade est entièrement habillée de coquilles Saint-Jacques. Un écho au chemin de Compostelle qui, décidément, n’est jamais loin. C’est en commençant un doctorat à la Sorbonne que Montserrat a porté un nouveau regard sur les traditions de sa région. « Il a fallu que je m’éloigne pour prendre conscience de cette extraordinaire richesse. »
Peu après, elle relançait la mode des sacs en jonc, tissés à la force des bras, sur des métiers sans pédales. « Ils sont originaires du Portugal, mais la Galice, terre de mélanges par sa géographie, en fabriquait aussi. Il y a quelques années encore, on les vendait pour 10 euros sur les marchés alors qu’il faut 36 heures pour en confectionner un seul ! » Montserrat fait aujourd’hui revivre cette culture populaire aux bras des fashionistas. Les modèles sont contemporains, plus chers aussi – elle a joliment multiplié le prix – et bardés de grigris. « La Galice est une terre de superstitions, sourit-elle. Ces porte-bonheur en porcelaine viennent de la manufacture de Sargadelos qui a plus de deux cents ans. Son renouveau est dû à un certain Isaac Díaz Pardo (1920-2012) qui a relancé la mémoire historique de la Galice avec son Laboratoire des formes. » Ici, presque toutes les maisons possèdent un service à café ou de vaisselle Sargadelos.
Roberta Valerio pour Le Figaro Magazine
En Espagne, loin des plages, le charme préservé des cidreries, spécialités méconnues du Pays basque
Plus au sud encore, le village de Combarro, faussement méditerranéen, déroule le long du rivage une trentaine d’hórreos, anciens greniers à grains des XVIIIe et XIXe siècles. Ils rythment poétiquement le paysage : chaque maison a le sien. Sur les hauteurs, le monte de Santa Tegra offre l’Espagne et le Portugal sur une même carte postale. Les deux pays se rejoignent au fil de l’eau. La colline a conservé les ruines d’un camp fortifié du Ier siècle avant Jésus-Christ, aux architectures à angles arrondis, presque ovales. Vision étrange lorsque la brume s’en mêle et enveloppe de coton les croix de pierre voisines. Une atmosphère follement spirituelle s’installe. On entre alors au café Mar y Cielo, balcon sur l’océan, pour se réchauffer. L’un des serveurs répond en français, évoquant ses années dans l’Hexagone.
« La Galice est une terre de migrations, reprend Montserrat. Dans les années 1960-1970, la région est devenue très pauvre. Les habitants partis, revenaient avec le style de leur pays d’accueil. Cela a créé une véritable bombe architecturale. » On trouve encore des sommiers transformés en portails ou en vérandas, des carrelages de salle de bains couvrant des façades à la façon des azulejos portugais. « Cela s’appelle le feísmo. Je le traduirais par “mochisme”, du mot “moche”. » Ce manifeste esthétique, parfois amusant, a peut-être aussi motivé David Chipperfield à agir. Dans les années 1990, le starchitecte britannique (prix Pritzker, en 2023) découvre la région avec un autre architecte espagnol, Manolo Gallego. Elle deviendra sa destination familiale de vacances.
Roberta Valerio pour Le Figaro Magazine
« Dès lors, nous avons développé un lien personnel fort avec la région, explique Chipperfield. En 2016, j’ai créé un groupe de recherche sur les bâtiments vacants dans les centres-villes. Nos travaux ont montré que toute solution durable passait par la coordination des forces industrielles, gouvernementales et sociétales, façonnant à la fois l’environnement bâti et notre relation à la nature. » De cette réflexion naît la Fundación RIA, initiative à but non lucratif. « Bien que nous soyons architectes, nous nous intéressons davantage à l’aménagement du territoire, à la durabilité environnementale et à la protection de l’identité locale en Galice qu’à la conception de projets de construction individuels. Cela nous permet d’aborder l’architecture d’une manière moins rigide et plus écologique. »
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Concrètement, ce sont parfois de « petites » choses qui changent la vie : un parking déplacé pour rendre la vue d’une plage aux habitants, tout en créant un espace collectif et vivant. À Saint-Jacques-de-Compostelle, la Casa RIA regroupe la Fondation et les bureaux de David Chipperfield. À quoi s’ajoute A Cantina, l’une des adresses du chef Iago Pazos. « Casa RIA, c’est une fenêtre sur le monde » aime-t-il résumer.
L’implantation des Chipperfield a également transformé Corrubedo, près de la plage des surfeurs Praia Ladeira. En redonnant vie au Bar do Porto, David, sa femme et leur fille Celeste ont insufflé un nouvel élan au village. « Notre but était d’abord d’offrir un lieu aux habitants et d’être ouverts à l’année », précise Celeste. La touche architecturale de David Chipperfield reste discrète et juste.
Roberta Valerio pour Le Figaro Magazine
Plein nord
À l’autre extrémité de la côte, plein nord, la Galice change de ton. Direction la Costa da Morte. Sa beauté austère et sauvage semblait exercer un sortilège sur les marins qui s’en approchaient de trop près. Combien de navires ont sombré au large de ses côtes ? Près de Muxía, le naufrage du Prestige en 2002 hante encore les esprits de ses vagues noires de pétrole.
La Galice révèle sa force au fil de la route. Elle devient tellurique au cap Finisterre, où toute la puissance de l’Atlantique se manifeste. On se sent soudain très petit. Puis La Corogne enfin se dessine. Ville de Zara et de l’industrie textile, elle joue avec les reflets de ses façades ponctuées de galeries de bow-windows. L’idée serait née avec les charpentiers anglais qui apprenaient aux Galiciens à construire des châteaux arrière (dunettes) des bateaux. Terre de passage et de brassage, la Galice conserve intacte les traces de ses visiteurs, des marins d’Albion jusqu’à Saint-Jacques…
L’heure du départ a sonné. Nous regagnons Saint-Jacques-de-Compostelle, dans le même sens que les pèlerins. Leur ferveur, presque imperceptiblement, finit par nous troubler. « C’est bien pour cela que, d’ici peu, je vais reprendre la route. Et vous aussi. » Les mots de l’académicien Jean-Christophe Rufin nous taraudent. Ils sonnent comme une promesse. Alors, oui, nous reviendrons. À pied.
Roberta Valerio pour Le Figaro Magazine
CARNET DE ROUTE
Le Figaro Magazine
UTILE
Office espagnol de tourisme (Spain.info ) et office de tourisme de Galice (Turismo.gal ).
Y ALLER
Vueling propose un vol aller-retour Paris-Saint-Jacques-de- Compostelle à partir de 63 €.
NOTRE SÉLECTION D’HÉBERGEMENTS
À Saint-Jacques-de-Compostelle
A Quinta da Auga (00.34.981.534.636). À l’écart des bruits de la ville, ce membre de Relais & Châteaux s’est installé dans une ancienne usine à papier du XVIIIe siècle. Les chambres cosy de cette bâtisse, couverte de lierre, sont bercées par le murmure de la rivière Sar.
À partir de 240 € la nuit, avec petit déjeuner.
À Poio
Hotel Pepe Vieira (00.34.986.741.378). À son restaurant deux étoiles Michelin (et une verte), le chef Pepe Vieira a ajouté une poignée de chambres au milieu de la campagne et face au ria de Pontevedra. Cultivant un esprit punk, il joue sur un design simple mais efficace, où le luxe s’affiche dehors, dans la nature, à travers la large baie vitrée. Petit déjeuner extraordinaire.
À partir de 281 €, avec petit déjeuner.
À Cangas
Casa de Aldán (00.34.986.328.732). Donnant sur le port, cette ancienne usine de sel mêle les vieilles pierres d’origine au bois contemporain. Celui-ci habille les chambres dont les portes s’ouvrent parfois comme des paravents. L’ensemble pourrait s’offrir un coup de jeune, mais ses lignes strictes sont intéressantes. À partir de 60 €.
À Muxía
Parador Costa da Morte (00.34.881.161.111). À flanc de colline, ce bâtiment récent et fondu dans la nature offre une vue extraordinaire sur l’océan Atlantique. Les 63 chambres regardent les flots depuis leur terrasse et leur intérieur inspiré des formes organiques de la nature locale. La plage est juste en dessous. À partir de 129 €.
À La Corogne
Noa Boutique Hotel (00.34.881.244.144). Au bord de l’eau et près de la ville de La Corogne, ce boutique-hôtel fait face au château de Santa Cruz. Il n’y a qu’à descendre à la plage pour nager ou monter sur le toit pour se rafraîchir dans la piscine (l’été). Les chambres, aux lignes épurées, sont aussi pratiques que confortables. À partir de 96 €.
BONNES TABLES
À Saint-Jacques-de-Compostelle
Abastos 2.0 (00.34.654.015.937). Le chef Iago Pazos a posé ses tables à la bonne franquette au cœur du marché. Au menu, des plats et des tapas impressionnants de la mer. Convivial et joyeux. À partir de 25 € le menu.
Casa Marcelo (00.34.981.558.580). Les couleurs se retrouvent aussi bien sur les murs que dans l’assiette du chef Marcelo Tejedor. Quant à la cuisine, elle s’ouvre sur la salle. Seule adresse étoilée au monde à accueillir sans sourciller gourmets lookés et randonneurs en godillots. Ultime récompense du chemin. À partir de 135 € le menu en 13 temps.
A Cantina (00.34.881.150.079). Comme à Berlin, la cantine des bureaux de l’architecte David Chipperfield est ouverte au public. À la Casa RIA, les produits régionaux sont marqués par le nombre de kilomètres qui les séparent de l’assiette. C’est bon, c’est beau. Un sans-faute. À partir de 35 € l’entrée, plat et dessert.
À Carril
O Loxe Mareiro (00.34.698.155.280). Des moules à la vinaigrette (exceptionnelles) ou des couteaux à peine braisés se dégustent devant la baie d’Arousa. Le menu célèbre les produits de la mer, ceux d’ici et non d’ailleurs, en terrasse et dans une maisonnette rustique contemporaine.
À partir de 98 € le menu.
À Corrubedo
Bar do Porto (00.34.981.865.370). Ce bar-restaurant, fermé pendant une trentaine d’années et rouvert par les Chipperfield, revit avec habitués locaux et touristes. Bonnes assiettes. À partir de 7 € la portion.
SHOPPING
À Pontevedra
Heimat Atlantica (00.34. 658.065.660). C’est dans l’atelier même d’Heimat Atlantica, face à la cathédrale, que l’on vient choisir son sac en jonc, revu de façon contemporaine, ou que l’on opte pour une jupe de pêcheur revisitée.
À Rianxo
D-Due (00.34.981.862.598). Cette marque de vêtements pour homme et femme est adulée par les Japonais. Venir dans cet atelier-boutique, c’est entrer dans un univers de beaux matériaux et de textiles de haute qualité tissés juste à côté. Une véritable expérience. Appeler avant.
À Cervo
Museo y Fábrica Cerámica de Sargadelos (00.34.982.557.841). Cette manufacture de porcelaine incarne l’esprit de cette région. Après la visite de son impressionnant atelier, on pourra toujours se laisser séduire à la boutique.
À VISITER
À Saint-Jacques-de-Compostelle
Centro Galego de Arte Contemporánea (00.34.981.546.619). Le bâtiment, signé par le Portugais Álvaro Siza Vieira, impressionne par ses lignes épurées contrastant avec le baroque de la ville. L’intérieur est baigné de lumière naturelle et de blanc immaculé aux murs.
À Cambados
Funcación Manolo Paz Arte Contemporáneo (00.34.619.766.104). Dénicher l’adresse n’est pas facile. Dans son atelier-jardin surplombant le rio Umia, l’artiste Manola Paz a installé ses sculptures qui font écho à la nature. Un sentiment de paix se dégage du lieu.
Dès 5 € l’entrée. Appeler à l’avance.
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