amputé d’une jambe, Hervé prépare son deuxième pèlerinage en prothèse


ENTRETIEN – Après un premier voyage de 1920 km qu’il relate dans un livre, Hervé de Lantivy s’apprête à marcher de nouveau vers la Galice pendant cinq mois au départ de Rome.

En 1987, alors militaire au Liban, Hervé de Lantivy profite d’une permission d’une semaine pour visiter Chypre. Alors qu’il roule à moto, une voiture lui coupe la route. «J’entends encore la puissance du choc de mon genou sur l’aile de la voiture. Je fais un vol plané avant d’atterrir sur le trottoir. Heureusement, mon ange gardien est avec moi : je ne suis pas tombé sur la tête, ce qui aurait pu être fatal car je n’ai pas de casque», témoigne-t-il dans Une prothèse vers Compostelle (éditions Salvator), paru en janvier. Pendant trente ans, cet originaire de Vannes subit 17 opérations. Les complications s’enchaînent et amènent Hervé à prendre une décision irréversible, l’amputation de la jambe gauche.

Libéré d’un mal, un autre, mental, le submerge. Devenu unijambiste, le sexagénaire songe à mettre fin à ses jours. Parce que le voyage peut être un remède aux accidents de la vie, il nourrit le projet de marcher avec une prothèse vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Le 8 mars 2021, dans une France qui se barricade face au Covid-19, Hervé s’élance de Saint-Anne d’Auray pour une marche de trois mois, longue de 1920 kilomètres. Avec Aude et Philippe (les noms de sa femme et de son beau-frère qu’il a donné à ses béquilles), Hervé s’apprête à marcher de nouveau vers Compostelle, cette fois-ci au départ de Rome.

LE FIGARO VOYAGE. – Début avril, vous vous envolerez vers Rome pour entamer votre deuxième pèlerinage vers Compostelle. Quel est votre état d’esprit à quelques semaines du départ ?

Hervé de LANTIVY. – Impatient, évidemment, et serein. En dehors de mes séances de renforcement musculaire, je me prépare le moins possible pour laisser l’improvisation faire son œuvre. Tout le défi sera d’éliminer le superflu pour que mon sac à dos ne pèse pas plus de 9 kg. Quant à l’itinéraire, je l’ai défini sur les conseils d’un autre pèlerin qui l’a emprunté il y a un an et demi. Rome s’est imposé naturellement comme point de départ car, comme la ville d’arrivée, c’est une ville religieuse. Et je n’y suis pas allé depuis longtemps ! Je longerai la Méditerranée en passant par Gênes, Menton et Arles, d’où j’emprunterai la voie d’Arles jusqu’à la frontière espagnole. De là, selon mon état, j’emprunterai soit le Camino Francès, soit le Camino del Norte, plus physique. Pour le reste, je vivrai au jour le jour avec l’objectif d’arriver à Saint-Jacques-de-Compostelle vers la mi-août.

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Quelles difficultés avez-vous rencontrées lors de votre premier pèlerinage ?

Devant la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, Hervé soulève ses béquilles qu’il a baptisées Aude et Philippe, prénoms de sa femme et de son beau-frère qui l’ont soutenu (au propre comme au figuré) pendant son pèlerinage.
Hervé de Lantivy

Plus d’une fois, j’ai eu envie de jeter ma prothèse par-dessus le ravin et de tout abandonner ! Le problème n’était pas tant la prothèse elle-même que le moignon qui s’était formé dans les premiers jours au niveau du genou sous l’effet de la chaleur et de la transpiration. Il fallait régulièrement désinfecter, refaire les pansements… Désormais, je suis équipé d’une prothèse avec genou électronique, connecté à mon téléphone et capable de s’adapter au type de terrain. Elle devrait atténuer les difficultés, en particulier lors des descentes, phases les plus éprouvantes de ma marche. La fatigue était également pesante. Plutôt casanier et peu sportif, j’ai parfois surestimé certaines étapes et j’ai dû parfois les écourter voire me mettre au repos forcé pendant plusieurs jours.

À l’inverse, qu’est-ce qui vous a marqué positivement ?

Une fois le rythme adopté, j’ai fait abstraction de ces inconvénients pour me focaliser sur le positif. Je retiens les belles rencontres, dont celle d’un autre unijambiste qui avait déjà réalisé plusieurs pèlerinages avec une prothèse. Nous faisions connaissance le soir à l’auberge ou parcourions quelques kilomètres avant de nous quitter ou de nous retrouver plus loin sur le chemin. Ces rencontres étaient d’autant plus mémorables qu’elles étaient rares dans le contexte sanitaire d’alors. Je retiens aussi la solidarité des autres pèlerins qui me suivaient sur ma page Facebook. Alors que les auberges étaient fermées, ils se sont relayés pour m’accueillir chaque nuit entre Bordeaux et Saint-Jean-Pied-de-Port.

Quand ils empruntent les chemins de Compostelle, les non-croyants sont tout de même animés par une quête spirituelle.

Hervé de Lantivy

Qu’est-ce que vous apporte la marche ?

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C’est d’abord une quête intérieure. C’est la foi qui me pousse sur les chemins. Bien sûr, la dimension touristique n’est jamais absente. La marche est l’occasion de s’arrêter dans des édifices religieux, de visiter des musées et de contempler des paysages inaccessibles autrement qu’à pied. Cette fois-ci, je souhaite que la marche serve aussi à défendre des causes. Ce que les autres m’ont apporté, je veux le donner en retour. Les dons recueillis le long du chemin au moyen d’une cagnotte seront versés à l’association Lame de joie, basée à Berck-sur-Mer [station balnéaire des Hauts-de-France réputée pour son centre de rééducation, NDRL]. Elle vient en aide aux jeunes sportifs amputés en leur mettant à disposition des lames de carbone qui coûtent 2500 € pièce et ne sont pas remboursés par la Sécurité sociale.

Dans Une prothèse vers Compostelle, Hervé de Lantivy retrace son pèlerinage entre la Bretagne et la Galice réalisé trois ans après l’amputation de sa jambe gauche.
Éditions Salvator

Le profil des marcheurs de Compostelle a beaucoup évolué ces dernières années : il est plus jeune, plus féminin et moins religieux . Comment expliquez-vous ces changements ?

N’ayant marché qu’une seule fois vers Compostelle, je n’ai pas assez de recul pour analyser ces changements. Néanmoins, d’après ma seule expérience, je confirme que le profil des voyageurs est beaucoup plus varié que je le pensais, ce qu’ont confirmé les pèlerins et propriétaires d’auberges que j’ai rencontrés. Tout le monde connaît au moins de nom les chemins de Compostelle, même sans les avoir empruntés. Il y a tout un imaginaire derrière. Les non-croyants, s’ils ne partent pas par foi religieuse, sont tout de même animés par une quête spirituelle et demandent la bénédiction du pèlerin. Si les chemins appartiennent à tous, je regrette qu’ils soient devenus un terrain de jeux pour les sportifs : certains l’empruntent en courant, d’autres en VTT, au risque de perturber la marche des pèlerins.

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Après une maladie ou un accident de la vie, certaines personnes veulent entreprendre un voyage symbolique pour se reconstruire. Avez-vous un conseil à leur donner ?

Le chemin m’a sauvé la vie. Mentalement, j’étais dévasté après mon amputation. La marche m’a sorti de cet enfer. On abandonne ses problèmes derrière soi et on se focalise sur rien d’autre que le chemin. J’ai conscience que le voyage que j’ai entrepris et que je m’apprête à refaire n’est pas réalisable par tous, mais si vous êtes en capacité de faire, faites-le. Vous serez surpris de trouver une force de vie insoupçonnée en vous. Lorsqu’en chemin, un pèlerin a parlé de moi comme étant un «porteur d’espoir», cela m’a donné une force phénoménale pour aller de l’avant.

Une prothèse vers Compostelle, Hervé de Lantivy, éditions Salvator, 222 pages, 18,50€. L’auteur relate ses voyages sur sa page Facebook «Une prothèse vers Compostelle», suivie par plus de 3000 abonnés.


EN VIDÉO – Saint-Jacques-de-Compostelle : un amputé sur les chemins – Le témoignage d’Hervé de Lantivy



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