comment les agences de voyage doivent à nouveau s’adapter
L’un des plus grands salons mondiaux dédiés au tourisme, l’IFTM se tient mardi et pour trois jours à Paris. Dans un secteur en croissance, les agences de voyage doivent composer avec un nombre grandissant de défis, du surtourisme au boom de l’IA, qui implique de s’adapter pour rester au centre du jeu.
Les habitudes de voyage changent, elles sont en premières lignes. L’un des plus grands salons mondiaux dédié au Tourisme, l’IFTM (International & French Travel Market), ouvre ses portes ce mardi pour 3 jours à Paris, dans un contexte porteur. Selon ONU Tourisme, les arrivées de visiteurs internationaux ont augmenté de 5% au cours des six premiers mois 2025 (690 millions de personnes) par rapport à la même période en 2024. C’est environ 4% de plus que les niveaux d’avant la pandémie de Covid-19. Mais les habitudes et les technologies évoluent, et les nombreuses questions qui agitent le secteur placent les agences de voyage et tour-opérateurs en première ligne.
L’Intelligence artificielle (IA), notamment, sera sur toutes les lèvres ou presque pour cette 47e édition encore, tant l’explosion de ses usages et les promesses qu’elle suscite continuent de challenger les professionnels du secteur, plus de 20 ans après l’avènement du canal Internet. Si, de l’avis de tous, ChatGTP et consorts représentent en interne un outil précieux, force est de constater que la concurrence numérique s’est accrue. «D’un côté, cela va améliorer nos process au niveau du service client. De l’autre, nous forcer à créer de la valeur ajoutée, à dénicher des itinéraires inconnus, diagnostique Patrice Caradec, nouveau président du syndicat des tour-opérateurs (Seto). Notre métier n’est pas de compiler des réservations, comme peut le faire l’IA aujourd’hui, mais de créer, de proposer du neuf.»
Prestations supplémentaires
«Paradoxalement, les agences sont plus essentielles aujourd’hui que jamais, ajoute Caroline Marro, directrice de l’agence Marco Vasco (qui appartient au Groupe Figaro, NDLR). Les voyageurs cherchent une clarté, une sérénité, au milieu de cette abondance d’informations qu’offre internet».
Reste à se distinguer, comme le rappelle Fabrice Del Taglia, capitaine de Nomade Aventure. «Il faut privilégier l’humain ; l’expertise d’un conseiller qui est allé sur le terrain. Et, surtout, proposer des prestations supplémentaires : une rencontre avec un personnage haut en couleur, un bivouac fantastique qui n’existe pas sur le web… Ce n’est pas une question de prix : l’exclusivité demande de chercher plus loin, pas forcément de mettre la main à la poche.»
Défi géopolitique, prix…
Une problématique plus habituelle revient avec force : les nombreuses tensions géopolitiques qui affectent les réservations. Les voisins du conflit Israël-Hamas que sont la Jordanie et l’Égypte (de façon plus momentanée) en ont fait les frais. La guerre en Ukraine, à moindre échelle, continue d’avoir des répercussions sur les ventes de destination en Europe de l’Est.
Les États-Unis ont aussi connu un net recul : moins 30% de réservations chez Marco Vasco. «C’est sans doute dû à un effet Trump (réélu à la Maison Blanche en novembre 2024, ndlr) qui se prolonge, autant qu’une hausse des prix importante pour cette destination traditionnellement familiale», explique Caroline Marro. Fabrice Del Taglia relativise : «Depuis que je suis dans le secteur, il n’y a pas eu une époque où, malheureusement, il n’y avait pas de conflit. Ça provoque plutôt des mouvements d’une région à l’autre.»
Les voyageurs veulent du sens, et le fait de travailler avec des prestataires responsables, des professionnels locaux, permet de leur apporter une réponse concrète.
Caroline Marro (Marco Vasco)
«À nous d’avoir un portefeuille assez large pour proposer d’autres destinations», tranche Patrice Caradec. Selon le patron du Seto, ce sont les plus abordables qui ont été privilégiées cet été : la Grèce continentale, le Maroc et la Tunisie (croissance à deux chiffres), Rhodes, la Crète… Mais aussi, en France, les villes de montagne plus que balnéaires, qui bénéficient de températures plus clémentes et de tarifs plus avantageux (Savoie, Haute-Savoie).
«Les prix augmentent partout, poursuit Fabrice Del Taglia, notamment pour les destinations desservies par l’avion. La seule manière de réaliser une bonne affaire est de suivre le cours des devises. Ce qui a participé à booster le Japon, avec l’effondrement du yen.»
Une quête de sens
Si le prix reste le premier facteur d’une réservation de voyage, la volonté de rendre celui-ci éthique, voire utile, est de plus en plus prégnante. «Nous avons le devoir de mieux comprendre le monde», assure Caroline Marro. Marco Vasco a par exemple conclu en 2023 un partenariat avec l’association Enfants du Mékong. «Les voyageurs veulent du sens, et le fait de travailler avec des prestataires responsables, des professionnels locaux, permet de leur apporter une réponse concrète.»
Dans ce domaine, Evaneos, lancé en 2009, se veut le fer de lance du voyage vertueux, en mettant en relation voyageurs et agences réceptives. «Il y a trois grands enjeux, détaille Laurent de Chorivit, co-directeur général. Le partage de la valeur, en faisant en sorte qu’un maximum de revenus reviennent aux locaux ; le tourisme de masse et la décarbonation.» Dans les faits, cette start-up devenue licorne a publié l’an dernier un «index du surtourisme» pour renseigner sa clientèle, tout en cessant de commercialiser, par exemple, Mykonos et Santorin l’été dernier.
Désireuse d’aller plus loin, Evaneos annonçait il y a quelques mois ne plus proposer de séjours de moins de cinq jours nécessitant de prendre l’avion. «Pour les city breaks, nous devons prendre l’habitude de nous déplacer en train. Pour les trajets plus lointains, l’idée est de voyager moins souvent mais plus longtemps…»
Patrice Caradec préfère miser sur une empreinte sociétale positive : «D’un point de vue humain, un tourisme raisonné peut être bénéfique pour les populations locales.» En ce sens, le Seto a consacré un fonds de dotation pour veiller à une certaine «distribution des valeurs». Exemple avec le programme Jiko Sawa (7 millions d’euros débloqués sur 15 ans), développé avec EcoAct, pour aider les populations du comté d’Embu, au Kenya.
Le voyage du futur
Alors qu’Evaneos va annoncer mardi de nouvelles mesures et des objectifs clairs de durée de séjour minimale pour 2030, Nomade Aventure prend de l’avance. Pour fêter son demi-siècle d’existence, l’agence a réfléchi à quoi ressemblerait le tourisme dans cinquante ans. Se passera-t-il dans l’espace, dans les fonds marins, ou même, en réalité virtuelle, dernières destinations inexplorées par l’homme ? Et si le tourisme terrestre persiste, l’aventure sera-t-elle encore de la partie ?
Fabrice Del Taglia, qui défend des voyages hors des sentiers battus, a des motifs d’espoir : «Le partage numérique des lieux les plus attractifs apporte l’illusion que la planète tout entière est survisitée. Mais je pense qu’un nombre réduit de lieux continuera, même en 2075, de drainer le gros des voyageurs, laissant des terrains vierges aux autres. On apprendra également qu’un voyage hors des sentiers battus peut passer par la manière de le pratiquer, plus que par la destination.»
Selon le fondateur de Nomade Aventure, qui a convié scientifiques, écrivains et aventuriers de tout bord à réfléchir à ce voyage du futur, tous les intervenants se sont rejoints sur trois points. Que le voyage continue d’exister, car il est inhérent à l’Homme ; qu’il n’est en l’état pas durable en fonction de son impact sur la planète et qu’il développe son utilité : pour la flore et la faune sauvage, en faveur des échanges humains, etc. «Bref, qu’il devienne vertueux, pour soi, pour les autres, pour la planète.»
En vidéo – Aurélie Sandler (Evaneos) : «Les voyageurs deviennent intransigeants sur certains points»
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