dans les coulisses d’une tortillería traditionnelle à Mexico


Au Mexique, de nombreux artisans façonnent encore les tortillas à la main. Découverte d’un savoir-faire qui résiste au temps et à l’industrialisation.

La porte en métal s’ouvre à 6h, laissant échapper le parfum du maïs chaud. Dans une petite tortillería de quartier de la colonia San Rafael à Mexico, Doña Lupita et son mari sont déjà aux fourneaux. Ici, la tortilla se prépare à la main : pas de presse mécanique, pas de tapis roulant, seulement la force du bras, le savoir-faire et le comal brûlant. Dans le fond de leur cuisine repose un chaudron noirci dans lequel nagent les grains de maïs blanc, gonflés par la nuit passée dans l’eau bouillie avec de la chaux. Une technique culinaire propre à la fabrication des tortillas et que les Mexicains appellent «la nixtamalisation». « On pense que c’est juste pour ramollir le grain, mais c’est bien plus que ça », détaille Lupita, la maîtresse tortillera, en ajustant son tablier turquoise. « La chaux ouvre la peau du maïs, libère ses nutriments, et lui donne cette texture qui se travaille. Sans nixtamal, pas de tortilla. Juste un grain têtu. »

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Un geste millimétré

Après avoir rincé les grains, son mari les fait passer dans un moulin manuel. La pâte beige qui s’en échappe — la masa — tombe en ruban irrégulier, encore tiède. Doña Lupita s’en saisit aussitôt. « Il ne faut pas attendre, dit-elle. La masa vit : elle sèche, elle respire. Il faut la suivre ». Elle en arrache une boule qu’elle malaxe quelques secondes entre ses paumes. Le geste paraît simple, mais il est millimétré. Depuis plus de trente ans, ses mains travaillent la pâte sans jamais se tromper sur l’humidité, la densité, la résistance. « Chaque maïs est différent. On apprend à l’écouter », résume-t-elle. Le disque prend forme dans un mouvement rapide, presque imperceptible, sous la seule pression des doigts experts de Lupita. La bordure est légèrement irrégulière, preuve de l’artisanat. « Une tortilla trop parfaite n’a plus de caractère », glisse-t-elle.

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Elle dépose ensuite la tortilla sur le comal, une plaque de cuisson chauffée au gaz sur laquelle sont traditionnellement cuites les tortillas au Mexique. La surface est devenue brune après tant d’années de service. La tortilla gonfle au contact de la chaleur et une bulle se forme en son centre. Lupita hoche la tête, satisfaite. « Quand elle se soulève, c’est qu’elle est heureuse et qu’on lui a donné exactement ce qu’il faut. » Elle retourne le disque du bout des doigts pour le cuire sur l’autre face.

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La manger «vivante»

La chaleur est écrasante dans la petite pièce remplie de vapeur. Une fine poussière de maïs recouvre le sol et les tabliers. À intervalles réguliers, des habitants du quartier passent la tête par la porte pour demander si la première pile est prête. Les habitués arrivent toujours tôt. « Une tortilla doit être mangée presque vivante », insiste la tortillera. « Encore chaude, encore souple. Après, elle perd un peu de son âme. » Entre deux gestes, elle raconte la fatigue, les réveils avant l’aube, la chaleur du comal qui use les bras. « C’est un métier dur, personne ne va vous dire le contraire », confie-t-elle. « Mais c’est un métier qui nourrit. Littéralement. » Elle ne cherche pas à idéaliser son savoir-faire. Elle le décrit simplement : une routine sans glamour mais avec précision, celle d’une artisane qui perpétue un rituel quotidien depuis des générations. Les machines automatiques pourraient tout faire plus vite, mais Lupita refuse catégoriquement. « On perd la texture, on perd la main. On perd tout. »

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Vers huit heures, une file s’est déjà formée. Une mère de famille, des ouvriers, un étudiant. Tous attendent en silence, hypnotisés par la cadence des disques qui cuisent. On parle peu ; le bruit du comal suffit. La pile croît lentement, enveloppée dans du papier brun et l’odeur se répand dans la rue. « Les gens disent que je ne prendrai jamais ma retraite », plaisante Lupita. « Ils disent aussi : “Le jour où elle ne fait plus de tortillas, le quartier entier va venir la chercher.” » Elle hausse les épaules, rit, et dépose une nouvelle boule de pâte sur la paume de sa main. Toute la matinée, elle répète le même mouvement, entre deux ventes. Chaque tortilla qui sort du comal porte en elle un geste appris avant la modernité, avant les machines, avant même les routes. « C’est l’aliment le plus humble, mais aussi le plus noble », conclut la maîtresse tortillera. « Il suffit de la regarder : la tortilla raconte toute notre histoire.» 



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