on a testé la traversée décarbonée


L’expérience de l’été se poursuit cet automne. La compagnie Sailcoop, distinguée aux « Césars du voyage responsable », assure une liaison régulière vers l’île de beauté jusqu’au 16 octobre.

Au rayon des mobilités douces, au tour de la voile de vivre, à travers l’aventure Sailcoop, son moment de grâce. Distinguée aux « Césars du voyage responsable » la nouvelle compagnie de transport en voilier (la deuxième en France) a le vent en poupe. Son défi ? Remettre au goût du jour les navettes à la voile, grâce à une liaison régulière jusqu’au 16 octobre entre le continent (Saint Raphaël) et la Corse (Calvi) sur deux voiliers. Il reste encore quelques semaines pour goûter à l’expérience écolo la plus en vogue de l’été. Au programme : entre 14 et 20 heures de traversée selon la météo (la Corse c’est loin !), une dépense carbone allégée (90% de moins par passager qu’en ferry) et des rafales de souvenirs à partager au retour.

Tout commence déjà par détricoter ses habitudes. Troquer valise rigide contre bagage souple, surveiller non pas la météo des plages mais la force du vent, oser le grand écart vestimentaire (pull marin ET short-débardeur) et s’immerger dans des lectures ouvrant sur l’horizon infini… À Saint-Raphaël le rendez-vous est fixé à 13h au bout du quai où nous attend « la Belle Aventure », un monocoque Bavaria de 15 mètres, le type d’embarcation capable de sillonner les mers confortablement. Encore quelques minutes à quai, le temps pour Marianne et Rémi, nos deux skippers, de dérouler consignes de sécurité et «b-a ba» de la vie à bord, aux huit passagers, tous néophytes de la voile (comme 75% de la clientèle Sailcoop).

Rencontres animales. Sailcoop/Photo presse

Tortues, espadons…

Gilet de sécurité de rigueur en main, on se verrait bien braver un Cap Horn imaginaire, surfant, toutes voiles dehors, d’une déferlante à l’autre… Rien de cela au programme : « Météo au beau fixe ! Avec juste ce qu’il faut de vent », annonce Rémi, prêt à larguer les amarres. Quelques manœuvres plus tard, on y est. À voguer sur une houle tonique en observant la baie de Toulon et sa vie haletante s’éclipser au loin…

À nous le calme des grands espaces ? Douce illusion. Sur le pont, craquements de grand-voile tendue à bloc, gerbes de vagues d’une houle hachée qui nous fait gravement gîter… En mer tout relie aux éléments, et même au vivant. Entre la Côte et notre cap, espadons, raies, tortues, cachalots et les imposants rorquals communs, deuxième plus grand des mammifères marins, ne sont jamais loin. « Dauphins à tribord ! », a crié l’un de nous. « Deux globicéphales !», rectifie Rémi expliquant que le cétacé, qui se repère par sa morphologie plus trapue et sombre que son cousin, est l’une des plus rares croisées sous ces latitudes. Sous notre coque de noix s’ouvre cet autre monde.

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La route vers Calvi traverse le sanctuaire marin de Pelagos

Un confort dernier cri. Sailcoop/Photo presse

La route vers Calvi traverse le sanctuaire marin de Pelagos. Dans cette Méditerranée soumise à un fort impact anthropique, ce territoire protégé de plus de 80 000 kilomètres carrés, entre France, Italie et Monaco, est rendu particulièrement riche en nutriments, grâce à un effet conjugué du courant marin liguro-provençal, chargé de planctons, et de la topologie des fonds. Deuxième frisson : Marianne signale à cinquante mètres l’apparition furtive d’un dos de baleine. Dans notre sillage, le souffle du sauvage.

Nous avançons maintenant à un train d’enfer. Vers Calvi, vers la nuit. Lancés à 15 nœuds, 30 kilomètres à l’heure, sur le tapis roulant du globe, rien ne résiste. Le vertige du temps vous lâche. Le lointain se rapproche. L’imprévu devient loi. La vie à bord épouse le rythme du soleil. À 20h l’équipage se resserre dans le cockpit pour un gueuleton végétal bio d’un chef de Marseille : gressin de Manosque, tapenade maison, curry de légumes sourcés en circuit court.

Et au menu des conversations ? Émotions de marin et convictions écolos. Après une vie passée à sauter d’un avion à l’autre, Philippe et Véronique, de Bordeaux, ont basculé il y a deux ans vers une vie « slow ». À leur arrivée demain à Calvi la voiture ne fera pas partie de l’équation : ils ont réservé un hôtel et profiteront des plages voisines. Pour Célie, médecin à Marseille, cette traversée était l’occasion de retrouver père et frères expatriés à l’autre bout du monde. Une première expérience à la voile à refaire, nous dira-t-elle de retour à terre : « Très ressourçant ! Le voilier est déjà en soi une immersion dans le voyage : lâcher prise total, faire confiance à la mécanique du bateau, partager un moment loin des écrans, créer du lien en petit comité et générer une solidarité éphémère… Démuni face à la mer on s’en remet à la simplicité de l’instant. »

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L’entre-soi se resserre au fur et mesure que la nuit tombe Sailcoop/photo pesse

À 21h, les feux de navigation scintillent sur le pont, et l’entre-soi se resserre au fur et à mesure que la nuit tombe. Les passagers rejoignent leur cabine en forme de nid douillet pour se laisser bercer par le clapotis et le roulis des vagues, laissant l’un des deux skippers seul à la barre, l’œil aux aguets pour affronter navigation nocturne et croisement des ferries et portes containers. Pour nous une nuit paisible (interrompue pour les occupants des cabines arrière par le bruit du moteur durant une heure) qui prendra fin à l’aube devant un spectacle magique : les montagnes du Cap Corse émergeant à contre-jour sur un ciel rosé.

On se hisse sur le pont pour crier terre en silence. Il est un peu plus de 6 heures, tout est calme. Récupérant des miettes de souffle les voiles donnent au bateau le dernier coup de pouce pour accoster l’île de Beauté. Dans les effluves musqués du maquis qui nous parviennent on croit reconnaître l’immortelle. À tribord la citadelle de Calvi sommeille encore derrière sa muraille, tandis que le panorama de la plage et de la pinède au loin donne à notre arrivée des allures de premier matin du monde. Le port apparaît enfin, et avec lui une autre façon de toucher terre.


Pratique

Y aller – Sailcoop propose un départ quotidien de St-Raphaël vers Calvi, et un autre de Calvi vers Saint-Raphaël. 240€ le trajet simple avec trois repas (petit-déjeuner, dîner et déjeuner si nécessaire). Réductions de 10% pour les moins de 12 ans et groupe de quatre personnes et plus. Le TGV dessert la gare de St-Raphaël-Valescure. Rendez-vous à 13h sur le quai, départ à 14h. Sailcoop.fr

La vie à bord – Chaque voilier peut accueillir jusqu’à huit passagers. Accepter une certaine promiscuité est à la règle. Avec la kitchenette et les sanitaires, les quatre cabines qui se décomposent en trois doubles couchettes et deux simples, avec placard, hublots, stores sont tout à fait confortables. Glisser dans son sac un sac à viande (taie fournie). Possibilité d’embarquer deux vélos en housse. Enfants autorisés à partir de 4 ans.

La météo – En cas de mauvais temps, Sailcoop annule ses départs (une cinquantaine dans la saison sur 267 départs) et propose de reporter le jour même sur Corsica Ferry avec remboursement de la différence de tarif. En cas d’absence de vent, une partie du trajet se fait à moteur (un ferry consomme en moyenne 700 litres à l’heure sur toute la traversée contre quatre litres pour un voilier).

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«PRENDRE NOS DÉSIRS D’AVENTURE POUR LA RÉALITÉ»

Le philosophe Claude Obadia est un navigateur chevronné. Dans Petite philosophie du grand large, aux Éditions Le Pommier, il interroge la haute mer comme expérience de vie invitant à l’immersion.

LE FIGARO.- En quoi prendre le large, même 24h, reviendrait à développer une forme de sagesse ?

Claude OBADIA.- Prendre le large consiste à prendre une décision : ne compter que sur soi-même. Il convient d’abord de rester humble dans son programme de navigation. Mais il faut aussi accepter de gérer, sans assistance, les difficultés qui peuvent se présenter. Vivre au large nous met en demeure de développer notre autonomie tout en acceptant d’être, parfois, dépassés par la puissance des éléments.

En quoi ce mode d’évasion aiderait à affronter les maux de l’époque ?

Nous vivons une époque qui s’imagine qu’il faut vivre dans le plus grand confort pour être heureux, qui glorifie la sécurité et l’ordre et dans laquelle chacun peut obtenir une assistance quasi immédiate sitôt qu’il est en difficulté. La mer nous offre, non un moyen d’évasion, mais l’occasion de découvrir nos capacités inexploitées et de prendre nos désirs d’aventure pour la réalité. Quand tout individu réclame des droits et de la sécurité, la mer m’a appris que la liberté la plus authentique consiste à se suffire à soi-même et à travailler à se déprendre de ses certitudes.

Qu’est-ce que la mer nous enseigne de plus que ce que le monde terrestre ne peut transmettre ?

Le philosophe Anarchasis disait : « Il y a les vivants, il y a les morts, et il y a ceux qui vont sur les mers ». Cela veut dire d’abord que l’homme, par nature, n’est pas fait pour vivre en mer. S’aventurer au large revient donc, y compris si l’on ne navigue pas dans des conditions extrêmes, à mettre sa vie en jeu, ce que n’implique pas souvent la vie terrestre. Ensuite, que si la terre fixe les hommes au sol, la mer les invite à se mettre à l’épreuve de l’inconnu, donnant ainsi naissance à un type de vie qui n’est autre que celui de l’aventure. Celle-ci, bien sûr, peut être terrestre. Mais la mer a quelque chose de très particulier. Elle ne résiste à aucune pression. Elle est « molle ». Et c’est parce qu’elle ne résiste pas au moindre souffle qu’elle peut se transformer pour devenir l’élément le plus dangereux et le plus puissant. Imprévisible, la mer est bien l’école de la vie.



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