balade de l’Avent dans les Landes
GRAND REPORTAGE – Loin des plages battues par les vents atlantiques, cette terre discrète cultive un art de vivre sincère, revigoré par une nouvelle génération d’artistes et d’artisans revenus à leurs racines.
Plantons le décor. Les couleurs flamboyantes d’une fin d’automne embrasent les collines. En contrebas, les méandres des Gaves Réunis dessinent un gracieux serpentin. Une colonie de cygnes traverse la rivière, sous un vol de palombes en route pour le Sud. Sabrina et Claude ont troqué l’agitation de la vie parisienne pour le calme et la magie de cette campagne landaise. Ils ont ouvert l’Écrin des Gaves, une maison d’hôtes chaleureuse et raffinée à Hastingues, à la frontière du Pays basque. Assis face à la baie vitrée, Claude s’émerveille chaque matin du spectacle. « Je ne me lasse pas de ce paysage de carte postale. C’est un enchantement sans cesse renouvelé à chaque saison qui passe », confie-t-il avec émotion. Perchée sur un piton rocheux, Hastingues est une bastide du XIIIe siècle érigée par les Anglais. Détruite et reconstruite à maintes reprises en raison de sa position stratégique, elle a conservé son plan général en damier, des vestiges de fossé, ses fortifications, ainsi que sa majestueuse porte sud-ouest, qui donne accès à la rue principale bordée de grandes demeures de caractère.
À quelques mètres, le château d’Estrac retrouve sa splendeur d’antan grâce à Rémy et Éric, un couple féru d’histoire et collectionneur d’antiquités. Ils y ont rassemblé une collection remarquable d’œuvres d’art, comme un tableau d’Augustin Chenu (dont des toiles sont exposées au Musée d’Orsay), des lettres originales de l’impératrice Eugénie, ou encore une impressionnante collection de grès de Pierrefonds. Leur dernier grand projet : la création d’un jardin à l’italienne en trompe-l’œil d’un côté de la propriété et, de l’autre, un jardin à la française avec l’ambition d’en faire un futur jardin remarquable ouvert au public.
Second souffle
Plus on s’éloigne de la côte atlantique, plus la campagne landaise prend des airs de bocage où tracteurs et ensileuses à maïs orchestrent un ballet dans les champs. La Chalosse, ce petit territoire enclavé, a su jalousement conserver son caractère authentique. L’écrivain Christine de Rivoyre opposait la richesse de son pays à la rudesse du littoral : « D’un côté la Chalosse, grasse, verte et opulente. De l’autre, le Marensin, océanique et sylvestre, autant dire âpre, sauvage et violent. »
Un pays rural qui se réinvente grâce à ses enfants. Après avoir voyagé, ceux-ci reviennent redonner un second souffle à cette campagne. À Peyrehorade, Pauline et Guillemette Barthouil incarnent l’esprit entrepreneurial du XXIe siècle. Elles font grandir la PME familiale (créée en 1929), célèbre pour ses saumons fumés et ses foies gras, en respectant l’excellence avant tout. Leurs produits proviennent des meilleurs élevages, bien loin de la production de masse. « Un foie gras Label rouge est issu d’un élevage de 2500 canards, tandis que nos fermes partenaires n’en élèvent que 400 de manière totalement artisanale. Idem pour nos saumons, que nous allons sourcer nous-mêmes avec un cahier des charges très exigeant », expliquent-elles.
ERIC MARTIN
Gestes d’antan
Dans leurs ateliers, tout est méticuleusement fait à la main. Le fumoir historique, datant des années 1950, est toujours réglé par Guillemette selon la météo. Les poissons sont fumés exclusivement au bois d’aulne, ramassé sur les bords de l’Adour. Les tranches sont découpées finement grâce à la dextérité du professionnel, un savoir ancestral qui se transmet entre les employés. « Une fois que l’on a goûté au saumon Barthouil, il est impossible de revenir en arrière avec un produit de supermarché, même s’il est deux à trois fois moins cher », assure Julien Chavepayre, architecte et client fidèle.
Un même attachement aux gestes d’antan anime les frères Cazelle. Cinquième génération de fabricants des fameuses madeleines de Dax, Clément et Sébastien se lèvent à tour de rôle à 4 heures du matin pour préparer ces biscuits moelleux. Leur recette est un secret transmis de père en fils. « Des épiceries fines nous appellent tous les jours pour distribuer nos madeleines, mais nous ne les vendons que dans notre magasin de Dax et sur notre site internet afin de garder le contrôle absolu sur la fraîcheur de notre produit », expliquent-ils.
Les Landais érigent les plaisirs de la table et le sens de la fête en véritable art de vivre. Matthieu Marrocq, jeune entrepreneur qui a repris la fabrique du pastis landais de ses parents à Souprosse, en témoigne. « Le pastis a toujours été le gâteau emblématique des fêtes et des cérémonies. Aujourd’hui, il s’est démocratisé pour s’intégrer dans la vie quotidienne. » Dans les Landes, chaque village organise sa fête locale une fois par an. « C’est l’occasion de croiser nos amis, d’assister aux courses landaises . Ces fêtes sont fondamentalement intergénérationnelles, tout le monde s’y retrouve. Et comme autrefois, beaucoup de couples s’y forment encore », glisse-t-il, amusé.
Une nature inspirante
Une nouvelle génération d’artistes s’installe au cœur de la campagne pour profiter d’un environnement brut et y puiser une inspiration pure. Lucas Castex, ébéniste sculpteur, est revenu sur ses terres d’origine. Il vit dans l’airial familial à Onesse-Laharie. Cet artiste, passionné d’art premier, réalise des sculptures et du mobilier en bois brûlé, des pièces uniques que l’on retrouve chez des particuliers, dans des hôtels de luxe ou en collaboration avec des maisons prestigieuses comme Loro Piana. « Mon atelier se trouve au milieu de chênes centenaires, un lieu extrêmement inspirant », confie-t-il avec humilité. « Les Landais sont souvent considérés comme les taiseux du Sud-Ouest. On nous trouve parfois renfermés, c’est certainement dû à l’immensité du département. Mais on fait tout avec le cœur et nous sommes très attachés à notre terroir. D’ailleurs, les Landes commencent à attirer de plus en plus de gens de l’extérieur », ajoute-t-il.
ERIC MARTIN
C’est le cas de Claire Schott, céramiste qui a quitté Bordeaux pour s’installer à Saint-Barthélémy. « Ici, nous sommes dans un autre monde, plus campagnard, avec un véritable respect de la nature où le temps n’a pas de prise sur la rentabilité du travail. On peut vraiment prendre le temps de créer », souligne-t-elle, portant son regard sur la chaîne des Pyrénées. Janine Gebran, jeune ébéniste installée à Saubusse, a eu, elle, la chance de louer l’atelier d’un ancien menuisier qui lui a laissé tous ses outils. La gentillesse, l’entraide, la bienveillance, le sens du partage : toutes ces qualités humaines se retrouvent chez les Landais.
De cité médiévale en vignobles
En se dirigeant vers le pays d’armagnac, Mont-de-Marsan, la préfecture, mérite une halte. La ville abrite une des plus importantes collections de sculptures figuratives, pour beaucoup de la première moitié du XXe siècle. Son centre-ville jalonné d’œuvres se prête à une agréable balade à pied. En attendant la réouverture du Musée Despiau-Wlérick (prévue pour 2027), une exposition du sculpteur Robert Wlérick à la Galerie du musée est visible jusqu’au 19 décembre 2025. De Mont-de-Marsan, il faut trente minutes pour rejoindre Labastide-d’Armagnac, une cité médiévale avec sa place Royale, entourée de maisons à arcades et colombages en bois, qui semble tout droit sorti d’un décor de film. En pénétrant les terres du Bas-Armagnac, réputé pour la qualité de son eau-de-vie, le relief reprend des couleurs avec ses collines plantées de vignes.
ERIC MARTIN
Château Garreau est une des plus jolies vitrines de la région. Ce domaine de 84 hectares bordé d’étangs est orchestré par Carole Garreau et son mari Michel, anciens hauts fonctionnaires d’État qui ont repris le domaine familial. « Si l’armagnac est la plus vieille eau-de-vie de France, datant de 1310, nous sommes nettement moins connus que le cognac », explique Carole. Néanmoins, ils réussissent à attirer 6000 visiteurs par an. « Pour cela, il faut impérativement casser les codes. L’armagnac n’est pas qu’un digestif de grand-père. Il faut proposer de nouveaux produits, plus accessibles, comme la Blanche d’Armagnac, pour faire des cocktails, ou boire l’armagnac en apéritif, comme un whisky », précise-t-elle. En avant-goût de Noël, les domaines, dont Château Garreau, proposent des dîners distillation au pied de l’alambic. Les plats servis y sont généreux : pâté de chevreuil, garbure maison, croustade arrosée d’armagnac et dégustation des plus grands crus. Une expérience sensorielle unique.