Saint -Moritz, stars, ski et art
Riche d’une histoire liée à la naissance des sports d’hiver, la station suisse attire des visiteurs du monde entier s’imposant comme une destination mondaine de premier ordre. Et un lieu privilégié où exposer le meilleur de la création contemporaine.
Tout le monde connaît Saint-Moritz. Son nom est associé au luxe, à la villégiature et à la pratique du ski, bien sûr, mais sans savoir précisément où se trouve cette station iconique. Située à l’extrême est de la Suisse, aux confins de l’Autriche, de l’Italie et du Liechtenstein, elle est la ville principale de l’Engadine, cette région à part entière du canton des Grisons qui possède sa propre langue, le romanche, sa culture, ses usages… et un massif montagneux à couper le souffle.
Pendant longtemps, l’Engadine n’était pas des plus faciles à rejoindre pour ceux qui venaient y séjourner. Perchée à 1 800 mètres d’altitude, cette longue vallée de 80 kilomètres qui abrite la plupart des agglomérations (Sils Maria, Saint-Moritz, Samedan, Zuoz, S-chanf, Zernez, Scuol…) n’était pour ainsi dire accessible que par la Maloja, une passe ouverte au sud sur l’Italie, précédée d’une longue série d’épingles à cheveux ou bien, pour ceux arrivant de Coire (Suisse), par le col du Jullier (2 284 mètres). Désormais un ferroutage – un train où l’on embarque en quelques minutes sa voiture pour emprunter un tunnel – assure une liaison plus aisée avec le reste de la Suisse. Et surtout moins contrainte par les intempéries hivernales.
Projet architectural
La route du Julier, celle déjà empruntée au XIXe siècle par les carrosses de la gente huppée, demeure une expérience contemplative unique. Et qui permet de s’offrir une halte à Mulegns, un village d’une vingtaine d’âmes situé à quelques kilomètres en aval du col, dans les traces de ces voyageurs aventureux qui devaient y faire étape pour se reposer… ainsi que leurs chevaux. Là, une fondation culturelle, Origen, ravive la mémoire d’un pâtissier local de cette époque ayant trouvé la gloire en France et qui, une fois de retour dans son village natal, a ouvert un hôtel-restaurant.
Le village est désormais le site d’un projet architectural pour le moins inédit. En raison de l’étroitesse de la rue principale, la maison du pâtissier a été littéralement déplacée, d’un seul tenant, sur une vingtaine de mètres, et a été aménagée en lieu d’exposition… doublé d’une pâtisserie.
Le Post Hotel Löwe a été entièrement rénové par le designer allemand Martin Leuthold, dans un style onirique qui ne déplairait pas à Wes Anderson. Très récemment, une tour étroite de 30 mètres à la silhouette organique a été érigée pour devenir une scène de spectacle.
Curling, bobsleigh et cresta
Michel Figuet
« L’histoire du pâtissier illustre à sa manière celle de l’Engadine et son rayonnement international… avec ce va-et-vient constant des populations. Mais surtout, la tour blanche est un hommage à la création pâtissière grisonnaise qui a beaucoup influé sur l’économie de la région », explique Giovanni Netzer, à la tête de la fondation.
À Saint-Moritz, l’histoire de Johannes Badrutt illustre d’une autre manière cette ouverture nécessaire sur le monde : dans les années 1860, l’hôtelier est allé chercher ses premiers clients à Londres avec l’argument massue d’offrir le remboursement des frais de séjour en cas de non-satisfaction. Évidemment, la promesse n’a pas eu besoin d’être tenue, et les sujets britanniques ont commencé à affluer en nombre, non sans apporter leurs us et coutumes, notamment sportifs comme le curling, puis en en inventant d’autres comme le bobsleigh et surtout le cresta, une luge spécifique à Saint-Moritz. Pour l’anecdote, Badrutt finança en partie la construction de la piste après quelques accidents dans les rues.
Mais le cresta se pratique sur un circuit spécifique, en neige et glace, qui est refaçonné chaque année avec minutie. L’ancien cinéma La Scala abrite d’ailleurs aujourd’hui un musée de ce sport, en même temps qu’un toboggan où tenter de faire un chrono.
Oscar Niemeyer, Norman Foster…
Avec ce développement d’un tourisme haut de gamme un rien excentrique, l’aventure des sports de montagne était sur la bonne voie. La tenue des JO d’hiver de 1928, puis de 1948, en témoigne. La construction d’hôtels de standing tels que le Badrutt’s Palace, le Suvretta, le Grace La Margna… – une quarantaine à ce jour – est venu répondre aux besoins grandissants d’hébergement. De fait, une architecture remarquable a commencé à se profiler avec des édifices que l’on doit à Nicolas Hartmann, Hans-Jörg Ruch, Küchel, Miller & Maranta, ainsi qu’à quelques signatures internationales, dont Oscar Niemeyer et Norman Foster.
En parallèle, une large offre de propositions « hors ski » a commencé à rythmer la vie des vacanciers : du thermalisme, des arts dramatiques et musicaux, mais aussi des courses de chevaux, un concours d’élégance automobile… si bien que le marché de l’art moderne et contemporain y a naturellement trouvé sa place. Le galeriste zurichois Bruno Bischofberger a été le premier à ouvrir, en 1963, un espace – aujourd’hui repris par Vito Schnabel – et depuis, il a été rejoint par une belle poignée d’acteurs du marché (Karsten Greve, Andrea Caratsch, Hauser & Wirth…).
Collection
À Zuoz, le parcours mérite un crochet par l’hôtel Castell. Le temps d’un café, ou d’un déjeuner, on en profite pour jeter un œil à la collection rassemblée par Donald Baechler, l’ancien propriétaire, et les commandes in situ qu’il a passées à des artistes (terrasse par Tadashi Kawamata, Skyspace de James Turrell…). Puis, un arrêt au village permettra de pousser la porte des quelques galeries qui ont pris pour cadre des maisons traditionnelles, si caractéristiques avec leurs murs de pierre, leur façade en sgraffito.
« Des galeristes de grandes villes suisses ont bien compris l’intérêt qu’il y a pour eux d’être présents ici pour capter les collectionneurs de passage. Les gens sont au calme, et la visite des espaces vaut la peine à elle seule. Plutôt que de s’installer dans des bâtiments à la facture moderne, certains ont préféré sortir de Saint-Moritz et choisir un cadre de loft qui fonctionne parfaitement avec l’art contemporain », explique la consultante artistique Carolin Geist, qui a elle aussi élu domicile dans un village de la vallée.
Avalanche d’art contemporain
Michel Figuet
La balade de galeries en galeries peut se poursuivre au gré des envies jusqu’à Scuol, en voiture ou en train. Néanmoins, planifier une longue halte à Susch est plus que recommandé. Là, la collectionneuse et femme d’affaires polonaise Grazyna Kulczyk a pris possession d’un ancien monastère du XIIe siècle.
Après d’importants travaux de réhabilitation et de transformation, réalisés avec les architectes Chasper Schmidlin et Lukas Voellmy, elle y a ouvert un musée où l’histoire des lieux dialogue tout en subtilité avec le souffle contemporain – des expositions, mais aussi des installations in situ –, qui irrigue désormais l’endroit. En même temps, l’intervention respecte totalement l’existant, grâce au travail d’artisans locaux, et remet même à jour des espaces qui avaient été occultés.
Mélange des genres
Toujours plus en aval, à quelques kilomètres de là, Not Vital, un artiste natif de la région mais à la renommée internationale, a racheté le château de Tarasp. Il y orchestre des accrochages d’art contemporain à côté de présentations d’objets historiques, hérités de l’endroit. En contrebas de l’édifice littéralement perché, l’artiste a installé plusieurs sculptures que l’on peut découvrir toute l’année. On peut aussi, en été, pousser jusque Sent, où l’artiste a pris possession de maisons pour en faire des œuvres d’art totales, et a aménagé un surprenant parc de sculptures.
Déployé à flanc de montagne, le parc regroupe plusieurs de ses œuvres qui, pour la plupart, questionnent la figure de la maison. Et curieusement, le domaine que l’artiste a investi appartenait autrefois à un pâtissier revenu au pays et désireux d’y ériger une somptueuse villa… mais qui ne vit jamais le jour. En quelques années, l’offre a pris de l’ampleur et se compose désormais de manifestations propices aux rencontres, telle Art Talks. Cette manifestation locale incite en effet une trentaine de galeries à concevoir un accrochage dans le cadre d’un bâtiment historique. Car, là encore, le fondateur-directeur, Nicolas Bellavance-Lecompte, ne craint pas le mélange des genres.
Carnet pratique
SE RENSEIGNER
Stmoritz.com, Engadin.com, Graubuenden.ch, Switzerland.com
OÙ DORMIR
Castell Zuoz
En marge des palaces traditionnels, le Castell Zuoz ravit les amateurs d’art en quête d’un gîte. L’établissement, récemment repris par Art Farm – qui n’est autre que l’entité d’hospitalité des galeristes Irina Hauser et Iwan Wirth – déploie un impressionnant dispositif artistique (Roman Signer, Peter Fischli et David Weiss, Martin Kippenberger) dans les couloirs des 68 chambres. Après une journée au grand air, un passage par le hammam signé UN Studio est un plaisir autant pour le corps que pour les yeux.
À partir de 345 € la nuit. Castellzuoz.com
Maistra 160
L’architecte grison Gion A. Caminada a conçu ce très récent hôtel de 36 chambres et 11 appartements en associant béton et bois naturel. Accroché à la pente, l’établissement, qui mise sur une épure chaleureuse, se déploie autant dans les hauteurs que dans les niveaux inférieurs, à travers notamment un impressionnant spa autour d’un atrium. Détail ingénieux dans les chambres, la présence d’une petite alcôve, une stüvetta, pour ne surtout pas déranger sa moitié qui dort.
À partir de 370 € la nuit. Maistra160.ch
DÉGUSTER
White Marmot
En rejoignant le cœur du domaine de Corviglia par le funiculaire de Saint-Moritz, difficile de ne pas prêter attention à ce bâtiment jaune canari qui abrite la gare d’arrivée… et le restaurant White Marmot. Avec une carte affichant jambon pata negra, lasagne veggie et entrecôte de cerf, cette adresse est sans doute la table la plus huppée du domaine – avec évidemment des tarifs à la mesure. À voir, ne serait-ce que le temps d’un café, l’élégant décor néorétro qui sied tant à cette station huppée.
Carte : 40-60 €. Whitemarmot.ch
Kulm Country Club
Le chef Mauro Colagreco, 3 étoiles au Mirazur à Menton, prend ses quartiers d’hiver à l’hôtel Kulm. Depuis trois saisons, le plus ancien palace de Saint-Moritz lui a confié la table de son Country Club, installé dans un bâtiment à côté de sa patinoire. Dans un décor de bois agrémenté d’une collection de bobsleigh, on déguste avec bonheur la cuisine raffinée du cuisinier argentin – omble chevalier fumé, crème au genièvre, granny-smith et œufs de truite –, matinée de saveurs alpines.
Carte : 60-80 €, Kulm.com
FLÂNER
La Fondation Origen
Michel Figuet
Créée en 2005 par le metteur en scène et historien d’art Giovanni Netzer, la fondation culturelle Origen s’est illustrée depuis ses débuts en montant des spectacles, joués en plein cœur des montagnes, mais aussi dans le cadre d’architectures contemporaines temporaires. Depuis l’été dernier, la fondation a posé dans le minuscule village de Mulegns une intrigante tour blanche, construite selon un principe de l’impression 3D – en collaboration avec l’ETH Zurich (l’École polytechnique fédérale). Une vingtaine de spectateurs peuvent y prendre place pour assister à une performance.
Origen.ch
Nomad St Moritz
Basée sur le concept de l’itinérance, la foire art et design Nomad revient pour une 9e édition hivernale et propose des accrochages, souvent éclectiques, d’une trentaine de galeries d’art (Rossana Orlandi, Nilufar, Chahan…). Un dialogue alpin entre architecture, nature et design dans le cadre de la vallée de l’Engadine, imaginé tel un cabinet de curiosités. Du 12 au 15 février 2026, dans l’ancienne Klinik Gut, rebaptisée Villa Beaulieu.
Nomad-circle.com
À VOIR
Muséum Susch
Installé dans un ancien monastère du XIIe siècle rénové avec soin, ce musée fonctionne selon le principe d’une fondation privée. Née de la volonté de la collectionneuse Grazyna Kulczyk, l’institution accroche deux expositions annuelles, essentiellement l’œuvre de femmes artistes oubliées par l’histoire (Ilona Keserü, Anu Poder…). En parallèle, le spectateur est guidé dans son parcours par des installations permanentes – Monika Sosnowska, Tracey Emin – qui dialoguent avec la nature si particulière des lieux.
Muzeumsusch.ch
Schloss Tarasp
En 2016, l’artiste Not Vital rachète l’historique château de Tarasp pour y habiter. Ce natif des environs connaît depuis toujours ce nid d’aigle, bâti en 1040, et que l’industriel allemand Karl August Lingner, connu pour sa contribution aux progrès de l’hygiène, a voulu sublimer au début du XXe siècle. Not Vital poursuit à sa manière le projet rocambolesque en mêlant des œuvres d’art contemporain, dont certaines de sa production, à des objets incroyables laissés en héritage. Réservation obligatoire pour la visite.
Notvital.ch
En vidéo – À quoi va ressembler le premier hôtel Mama Shelter construit dans une station de ski ?