à Ibiza, la fête est bientôt finie
Pour conquérir une cible touristique haut de gamme et enrayer les ravages du surtourisme, Ibiza multiplie les restrictions administratives envers ses lieux festifs. Au risque d’y perdre son âme ?
« Adieu Ibiza, merci pour les bons moments ». Dans un post Instagram lapidaire, Jon Sa Trinxa annonçait son départ de l’île blanche le 3 juillet dernier, suscitant des centaines de commentaires nostalgiques. Icône locale débarquée il y a plus de quarante ans à Ibiza, le DJ a notamment contribué au rayonnement mondial du courant musical Balearic, main dans la main avec DJ Alfredo disparu en janvier dernier. Un message doux-amer qui fait suite à une énième décision visant l’un des lieux festifs parmi les plus emblématiques de l’île: le bar Sa Trinxa, indissociable de son DJ résident du même nom.
Ce Chiringuito (bar de plage) aux pieds dans l’eau, adoré des locaux et des fêtards du monde entier, tapi à l’extrémité de la plage de Salinas au sein du parc naturel des Salines s’est vu frapper d’une interdiction de diffuser de la musique en juin dernier. Théâtre de performances musicales depuis les années 70, Sa Trinxa était l’un des derniers vestiges authentiques qui résistait tant bien que mal à la standardisation rampante, comme s’en lamentent ses fidèles. Une pétition rassemble d’ailleurs à ce jour un peu plus de 7000 signatures.
Ponts d’or pour le luxe
Cette annonce s’inscrit dans un contexte politico-social qui s’apparente à une chasse aux sorcières pour certains lieux piliers de la «capitale mondiale de la fête». Depuis plusieurs mois, les autorités politiques locales multiplient les décisions restrictives à l’encontre de nombreuses institutions. Une position qui hérisse d’autant plus des habitués que, dans le même temps, lesdites autorités multiplient les ponts d’or aux acteurs de l’hospitalité haut de gamme et du luxe. Un paradoxe ?
En juin dernier au démarrage de la saison estivale, c’était au tour des spectacles de percussions de la Cala Benirràs de faire l’objet d’une interdiction. En cause ? Des questions de sécurité liées à ces rassemblements célébrant le passé hippie du nord de l’île. Ils se déroulaient pourtant sans heurts depuis des années.
À quelques kilomètres de là sur la commune de Santa Gertrudis, le megastore Sluiz à l’extravagance toute Ibizenca se voyait également contraint en début d’année de fermer ses portes après plus de 20 ans d’existence, sous le coup de restrictions administratives encore floues.
Un mélange inédit
Des mesures qui font craindre le pire aux locaux: dans sa conquête assumée d’une cible touristique aisée et friande de luxe, l’île d’Ibiza perdrait selon eux toute la diversité qui a contribué à sa légende.
Jusqu’à 2015 s’y croisaient encore des ultra-riches dont les yachts mouillaient dans la très select Marina Botafoch, des familles, des hippies sur le retour, des athlètes de Premier League (le championnat anglais de football) et de jeunes Italiens et Britanniques modestes concentrés dans les quartiers festifs de San Antonio et de Playa Den Bossa, venus dépenser dans les megaclubs leurs économies de toute une année.
Dérives
Pour Carmelo Martinez Rodriguez, propriétaire de plusieurs établissements festifs sur la commune de Figueretas qui jouxte le centre-ville d’Eivissa, le changement s’est opéré ces dix dernières années, accéléré par les dérives liées au COVID.
« Quand je suis arrivé en 1992, il n’y avait pas de carrés VIP ni de tables hors de prix, aucun snobisme. Nous laissions nos voitures ouvertes, et Ibiza était un endroit extrêmement libre, relate-t-il. Au moment de la pandémie, les clubs emblématiques ont fermé, et des fêtes privées et clandestines ont commencé à se développer au sein de villas. Pour faire face à ce phénomène et au chaos provoqué par les locations immobilières opérées sans licence, la législation s’est durcie de façon inédite. Tous les beach clubs iconiques tels que Nassau, Coco Beach et désormais Sa Trinxa n’ont plus l’autorisation de diffuser de la musique, la fête est uniquement cantonnée aux boîtes de nuit. Ce serrage de vis de la part des autorités, c’est aussi la conséquence de la grande cupidité dont ont malheureusement fait preuve les locaux »
Effondrement des falaises
Certains sites naturels sont aussi ciblés. La plage d’Es bol Nou est désormais interdite d’accès, du fait du risque d’effondrement de ses falaises couleur terre sienne. L’accès au mirador d’Es Vedra, un spot très recherché pour y admirer les couchers de soleil, est également interdit au public jusqu’à nouvel ordre.
Une décision motivée cette fois-ci par la préservation de l’environnement, fragilisé par un nombre trop important de véhicules en circulation sur le site. Un argument qui peut surprendre : un vaste parking payant géré par la commune de Sant Josep va être construit à proximité.
Surtourisme
Des décisions brutales mais qui témoignent d’une volonté de mettre un frein au surtourisme et à ses ravages, tempère le blogueur Britannique Danny Kay installé sur l’île depuis plusieurs décennies. « Les propriétaires d’établissements qui font l’objet de fermetures administratives par le gouvernement des Baléares doivent s’interroger sur leurs motivations, contextualise-t-il. Le profil et le comportement des clients qu’ils attirent sont directement en cause. Ibiza tente d’atténuer l’impact environnemental du tourisme de masse, qui draine ses ressources naturelles limitées. Il est logique que les autorités politiques en viennent à la conclusion qu’il vaut mieux privilégier la qualité que la quantité en matière de cible touristique » ajoute-t-il, citant l’exemple de San Antonio, dont le tristement célèbre quartier du West End connu pour ses excès a été repensé en partenariat avec des artistes locaux.
Commentaires récents